Une opinion d'Antoine Vandenbulke, assistant au sein de l'unité de Droit économique et Théorie du droit de l'ULiège.

Le budget alloué à la culture en Flandre fait grise mine. Le risque ? Voir naître un art uniformisé et servile à l’égard du pouvoir politique en place.

Le gouvernement flamand a récemment annoncé d’importantes réductions dans le budget alloué à la culture. La note politique du ministre en charge du secteur, M. Jan Jambon, s’ouvrait pourtant de manière favorable en proclamant que "La culture est dans l’ADN des Flamands" ("Cultuur zit in het DNA van de Vlaming"). Elle n’en échappe pas pour autant au couperet des économies budgétaires.

D’un côté, les subventions de projet, généralement destinées aux artistes individuels et aux petites organisations, sont les principales visées puisque leur budget devrait passer de 8,47 millions à 3,39 millions en 2020, soit une diminution de près de 60 pourcents des sommes octroyées. De l’autre, les subventions de fonctionnement, qui soutiennent structurellement les organisations, sont moins lourdement touchées puisque leurs montants devraient être réduits de 6 pourcents. Une exception devrait par ailleurs être accordée aux institutions d’art agréées (1), pour lesquelles la diminution du montant de leur subvention de fonctionnement devrait se limiter à 3 pourcents.

En dépit de ces cures d’amaigrissement, le ministre Jambon insiste néanmoins sur l’importance de soutenir la culture et les artistes flamands sur la scène internationale. C’est la raison pour laquelle les institutions les plus prestigieuses sont en partie épargnées ; des investissements devraient même être engagés dans certaines de leurs infrastructures. Il apparaît toutefois illusoire de concevoir qu’une diminution aussi massive de l’aide aux projets, censée soutenir des œuvres plus diverses et innovantes, n’aura pas un impact à moyen terme sur l’excellence de la culture flamande, y compris son prestige international.

Plus généralement, cette décision et les réactions qu’elle suscite mettent en exergue deux problématiques essentielles relatives au financement public des arts.

D’une part, elles soulignent l’importante et persistante dépendance du secteur vis-à-vis des aides publiques. Les mécanismes traditionnels de marché fondés sur l’interaction de l’offre et la demande ne permettent pas à de nombreuses organisations culturelles de subsister économiquement et les ressources privées alternatives (mécénat, tax shelter) restent trop marginales pour compenser un retrait important du financement public.

D’autre part, la suppression de certaines aides et la volonté d’orienter les fonds vers une certaine forme de culture alimentent la crainte d’une dérive vers un art officiel, difficilement admissible dans une démocratie libérale. Le financement public des arts repose en effet sur un équilibre fragile entre la poursuite de certaines fins politiques (y compris le développement d’une culture "nationale") et le nécessaire devoir de réserve des autorités publiques dans la programmation artistique des opérateurs subventionnés. Dans le meilleur des mondes possibles, l’art doit être financé mais il doit rester libre.

Or, en réduisant drastiquement les ressources budgétaires, le nouveau gouvernement flamand risque non seulement de mettre en danger la viabilité et la pérennité d’une partie du secteur, mais dispose en outre d’une marge de manœuvre plus importante dans la sélection des projets proposés (compte tenu de la manne financière restreinte, un nombre plus réduit de projets seront sélectionnés et, par voie de conséquence, un nombre plus important de projets - le cas échéant plus dérangeants pour le pouvoir politique - en seront exclus). Ce n’est donc pas seulement la menace du naufrage qui pèse sur le monde culturel flamand, c’est aussi celle qu’une certaine culture, plus servile à l’égard du pouvoir politique en place, soit subrepticement imposée au détriment du pluralisme et de la diversité.

(1) : C’est-à-dire le Kunsthuis, l’Antwerp Symphony Orchestra, le Brussels Philharmonic, le centre culturel de Singel, l’Ancienne Belgique, le Kunstencentrum Vooruit et le Concertgebouw de Bruges.