Une opinion de Stéphane Roberti, bourgmestre de Forest (Ecolo).

Déjà trois mois qu’un jeune de 23 ans a été abattu à Forest. La mort violente et délibérée d’un jeune, c’est toujours un drame.

Pour ses proches, un deuil difficile ; pour le quartier où il a grandi, un traumatisme collectif, un revers brutal d’insouciance.

Pour moi, qui avais ouvert mon mandat en projetant Forest comme fearless city (réseau international de villes qui refusent d’aborder les problèmes par la peur et la défiance mais en y mettant du lien, de la confiance et de la participation pour et avec les habitant.), c’est aussi une leçon d’humilité, un moment qui force l’émotion, la colère des uns, le regard des autres et la réflexion sans simplisme. Qu’est-ce qui amène un jeune à tirer sur un autre à Forest en 2020 ?

C’est donc l’histoire trop commune de gamins, embrigadés dans le commerce illicite de stupéfiants, mis à l’épreuve par des plus grands afin de guetter, relayer, acheminer, planquer, organiser, en recruter d’autres. Tout ça pour gagner un peu puis beaucoup d’argent, sortir de la relégation en accédant à des biens de consommation, souvent trop ostentatoires pour laisser croire à l’ascenseur social. C’est bien sûr l’effet de puissants mécanismes d’exclusion sociale : une école qui - trop souvent - reproduit les inégalités, des perspectives d’avenir ultrabouchées pour des jeunes qui après des générations ont intégré jusqu’à la discrimination de nos sociétés pour se l’appliquer à eux-mêmes. Pour eux, des associations (notamment les maisons des jeunes, les services d’aide aux jeunes en milieu ouvert…), des services communaux (entre autres ceux de la prévention, de la jeunesse, la Mission locale, le CPAS) proposent des activités, du soutien et de l’orientation scolaire, des formations, des contrats de travail, ou encore un accompagnement à la recherche d’emploi. Ces politiques sociales, de formation et d’accompagnement de nos jeunes sont évidemment essentielles, et nous devons les poursuivre et les amplifier. Mais la réalité qui s’impose à nous, c’est que tant que la délinquance ouvrira aussi grand et aussi facilement ses bras à nos jeunes, une partie d’entre eux choisira l’argent facile et mettra ainsi le reste de son existence en péril, quels que soit les efforts que nous fournissons.

Une bataille épuisante

Il y a trois mois, un jeune âgé de 23 ans a perdu la vie dans un quartier très dense au bâti vétuste, qui porte encore l’identité des émeutes qui s’y sont déroulées il y a 30 ans. Deux contrats de quartier - dont le second est toujours en cours - ont amélioré sensiblement l’espace public, construit des lieux de qualité pour des associations, créé du logement public, soutenu des projets de verdurisation, d’animations socio-culturelle, d’inclusion… Malgré cela, le sentiment d’abandon par les pouvoirs publics est brandi par certains comme un étendard qui légitimerait la débrouille et les accommodements avec les règles d’un État de droit. Le trafic s’est installé depuis de longues années dans le quartier, les policiers y courent après des petits revendeurs que la justice n’a pas le temps de suivre et qu’on peut difficilement envoyer en IPPJ (Institution publique de protection de la jeunesse) tellement celles-ci sont déjà pleines. Cela représente un travail important pour la police et les magistrats sans pour autant enrayer le phénomène. Quel sens cela a-t-il alors qu’on sait les défis auxquels sont confrontées la police et la justice et le manque de moyens auquel elles font face ?

Ces constats sont décourageants. Pourtant, nous redoublons d’efforts pour adapter nos actions de manière à désarmer la machine qui embrigade ces jeunes, leur fait miroiter des existences "bling bling" et les enferme finalement dans un engrenage trop souvent fatal à leurs rêves.

Légalisons et contrôlons

Outre l’importance de poursuivre et d’amplifier les politiques en cours, une des choses qui ressortent de manière évidente est la nécessité de couper l’herbe sous le pied du trafic en légalisant et en organisant la distribution contrôlée de stupéfiants. Au-delà de la posture libertaire dont je ne suis pas le représentant, c’est la voie de la raison, et de la protection de la jeunesse en particulier, qui nous indique ce chemin. Le fait que les productions, les canaux de distribution et la consommation échappent à tout cadre légal surexpose les jeunes, fait la puissance de réseaux mafieux, démultiplie la criminalité et remplit les prisons et les IPPJ. D’une part, la légalisation permet de contrôler la nocivité des produits, d’éviter les embrigadements, les ruptures familiales et les conflits violents de territoire. D’autre part, le développement d’une filière de distribution facilite le travail de santé publique en matière de prévention et de réduction des risques pour accompagner les personnes dépendantes.

Au terme de trois mois de questionnements pour et avec les habitants et les acteurs, autour de la situation particulière et tragique de la mort d’un jeune, il est urgent et pragmatique de faire ce pas de la légalisation des stupéfiants. Et cela pour libérer les jeunes, leurs familles, leurs proches et leurs voisins de cette insécurité et proposer des voies d’émancipation crédibles.