Suppression des examens : " Je ressens une vraie amertume"

C’est avec stupéfaction que j’ai appris la suppression des sessions des examens de juin et de septembre [dans les écoles du réseau de la Fédération Wallonie-Bruxelles]. Nous, acteurs de l’enseignement qui avons fait tout notre possible cette année pour prodiguer à nos élèves un enseignement digne de ce nom malgré les conditions sanitaires, n’avons pas été consultés à ce propos. Pourtant, nous sommes sur le terrain et savons ce qui serait judicieux pour le cursus, le futur et la progression de nos élèves. Mon attitude envers les élèves a toujours été la bienveillance, mais il y a un minimum d’acquis pour passer dans la classe supérieure. Si les sessions de juin et de septembre sont supprimées, cela fera deux ans que les élèves de l’enseignement officiel n’auront plus eu des examens dignes de ce nom alors que leurs condisciples de l’enseignement libre et néerlandophone ont eu droit à ces sessions. Je dis "droit", car cela fait partie du cursus et je ne vois pas pourquoi il y a deux poids deux mesures pour les élèves belges et en particulier pour les élèves francophones. Ce soir, je vais continuer à corriger, préparer, envoyer des feuilles, des exercices en ligne… mais je ressens une vraie amertume.

Doris Fauconier, professeur de langues germaniques dans l'enseignement secondaire supérieur à la CFWB 

Concours Reine Élisabeth : " Sans base, pas de sommet"

En organisant quand même, online, le Concours Reine Élisabeth, la Belgique se montre à la hauteur de sa réputation de "terre de surréalisme". Dans un pays où 95 % de la population n’a aucun accès à la musique classique, parce que les instituteurs sont désormais 95 % à ne pas la connaître, et donc incapables de la transmettre à nos enfants, on peut se demander à quoi rime ce type d’événement. Imaginez un pays où 95 % de la population n’aurait rien à manger, mais où se tiendrait le Concours de gastronomie le plus prestigieux au monde… On crierait à l’indécence. Dans ce pays, il n’y aurait évidemment pas de restaurants et donc pas de restaurateurs. Les écoles hôtelières seraient remplies d’élèves étrangers, lesquels seraient les seuls capables d’atteindre le niveau requis pour participer au Concours de gastronomie évoqué plus haut. C’est exactement ce qui se passe chez nous dans le domaine de la musique classique : nos Conservatoires sont désormais majoritairement fréquentés par des jeunes musiciens étrangers, bien sympathiques d’ailleurs. Il n’y a donc plus de candidat belge au Concours Reine Élisabeth. […] Je suis convaincue que la reine Élisabeth, fine musicienne, aurait, avec toute l’énergie qu’on lui connaissait, tenté de grandes choses pour redonner d’urgence une formation musicale de qualité à nos instituteurs. Elle aurait bien compris que, là où il n’y a pas de base, il ne saurait y avoir de sommet.

Charlotte Messiaen, professeur de musique, chef de choeur 

Retour à la campagne : " Voici ce que furent nos villages"

Dans ma région (le Condroz) s’installent de plus en plus de citadins poussés par l’évolution des prix à Bruxelles et dans le Brabant wallon. De plus, l’expérience du confinement a augmenté ce besoin de respirer. Bref, la population de nos campagnes change et a changé. Nous accueillons volontiers ces nouveaux habitants. Mais un certain nombre de ces arrivants veulent imposer leurs mœurs et leurs idées. Certains entravent les travaux agricoles sous prétexte que les pulvérisations sont mauvaises (sans savoir ce qu’on pulvérise), que le bruit des tracteurs le dimanche perturbe le barbecue, que le coq chante trop tôt le matin, que les bois (propriétés privées) doivent être ouverts à tous au nom de la jouissance de la Nature…, qu’il faut interdire la chasse mais que les sangliers sont gênants dans le jardin… Et pourtant, vous ne savez pas ce qu’était la campagne. Dans mon enfance, la campagne était paisible et solidaire. Dans nos villages, les commerces étaient nombreux, chaque village avait son café-épicerie. Mon village (1 500 habitants) avait dans les années 1950-60 quatre banques, trois boucheries, un magasin de jouets, un cinéma, et même deux marchands de chapeaux… et peu de circulation. Le dimanche, les plus âgés s’asseyaient devant leur porte pour discuter avec les voisins tandis que certains guettaient le retour de leurs pigeons. Il y avait trois écoles : une gardienne, une pour les filles, une pour les garçons. Il y avait plus de dix fermes dans le village. On allait à pied chercher le lait avec la cruche. Tout était à l’avenant. On se connaissait, on se parlait. Vous ne connaîtrez plus jamais ces valeurs campagnardes. Nos villages sont devenus des dortoirs, la circulation automobile [y est devenue] aussi envahissante qu’en ville. L’évolution est inévitable, nous sommes trop nombreux. Aux nouveaux arrivants : je souhaite de vous adapter à notre façon de vivre.

Ph. Danthine

La Boum 2 : " Monsieur Close, nous ne pouvons pas vous féliciter"

Vous connaissiez en effet l’existence du rassemblement "La Boum 2" et vous avez pris les mauvaises décisions. Il y a 50 ans, il était de coutume à Leuven, le premier vendredi après la reprise des cours, que les étudiants francophones chahutent. Cela commençait dans les cinémas et cela se poursuivait en rue par une chasse à l’homme organisée par les gendarmes qui venaient en force former leurs jeunes recrues au maintien des manifestations de rue. Les autopompes étaient de la partie. Tout était bien rodé depuis des années. Certes il y avait bien quelques débordements pas très méchants, des jeux du chat et de la souris entre étudiants et gendarmes, quelques arrestations administratives… Bien entendu, il y avait du côté étudiant la volonté de chahuter et de braver l’autorité et du côté gendarme la volonté de faire respecter l’ordre en venant nombreux expérimenter les dernières méthodes apprises dans leurs salles de cours. Et tout se terminait de façon très naturelle quand les gendarmes abandonnaient le jeu et retournaient dans leurs autocars. N’avez-vous pas perçu, monsieur Close, que dimanche au bois de la Cambre on se trouvait dans le même scénario du côté des jeunes ? Il y avait clairement la volonté de se réunir et de braver l’autorité, sans plus. Mais de votre côté vous avez rassemblé vos forces de police pour imposer sans discernement votre autorité, sans tenir compte du profil de la population à laquelle vous aviez affaire. […] Quand on interroge certains de vos agents, ils répondent qu’ils ne savent pas pourquoi on leur confie cette mission de maintien de l’ordre devant une foule dont la toute grande majorité est paisible ; ces agents nous disent être très conscients que leur présence est provocante et que tout se passerait mieux en leur absence. Ne fallait-il pas être plus discret, simplement verbaliser ceux qui ne respectaient pas les règles sanitaires au lieu de former des cordons provocants et d’attaquer avec des autopompes et des aérosols lacrymogènes ? Bien entendu, il fallait tenir les choses à l’œil et agir contre les casseurs éventuellement présents, mais contre ceux-là uniquement. […] Tout ce que vous avez gagné, ce sont des voix d’électeurs d’extrême droite et le mépris de ces jeunes pour ceux qui représentent l’autorité dans ce pays. Et cela, c’est très grave pour notre démocratie.

Bruno Lemaire

"Pourquoi nous battons-nous ?"

Ce que nous vivons depuis plus d’une année a clairement laissé émerger deux visages. Au début de cette pandémie, un véritable mouvement solidaire s’était levé. Le monde mesurait bien l’énorme défit auquel il était en train de faire face. À savoir se protéger pour pouvoir protéger autrui. […] Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela ? Pas grand-chose. Je suis d’avis pour constater que l’être humain est revenu à ses vieux fonctionnements. Depuis un mois, nous assistons même à des mouvements comme celui organisé par deux fois dans le bois de la Cambre. Je ne remets aucunement en cause le droit à la liberté d’expression. La question que je me pose actuellement est : contre qui et contre quoi toutes ces personnes se battent-elles ? [Il me semble que] ce qui se passe actuellement est complètement à contre-courant de ce pourquoi des milliers de personnes devraient se retrouver. Mère Teresa a déclaré un jour : "On m’a souvent demandé pourquoi je ne participe pas à des manifestations contre la guerre. Je réponds que je n’y participerai jamais, mais qu’à chaque fois que l’on organisera un rassemblement pour la paix je serai là." Je pense qu’il y a sérieusement lieu de méditer sur cette pensée digne de sens. Quelle est la motivation de notre engagement et à quoi souhaitons-nous utiliser notre énergie ? Tous les combats ont de la valeur à partir du moment où ils ont une raison d’être. Tous les messages méritent d’être envoyés à partir du moment où ils émanent du cœur et non de la colère. Choisissons nos "batailles" pour la signification qu’elles ont et l’utilité qu’elles peuvent avoir pour chacun d’entre nous.

Nicolas Karels