Une aventure musicale

Indépendamment de ce qui m’est arrivé comme enfant pendant la guerre, ma vie a surtout été remplie par ma famille, le Barreau, le devoir de mémoire et le jazz. Mon piano électronique est devant la fenêtre donnant sur la rue au rez-de-chaussée de ma maison. En avril dernier, ma fille Katia, me voyant affecté par les mesures sanitaires, m’exhorte à ouvrir la fenêtre et à jouer pour les voisins et les passants : "Cela leur remontera le moral et le tien aussi." Je trouve l’idée louable mais saugrenue et un peu osée. Finalement, je prends mon courage à deux mains, j’ouvre la fenêtre, la rue est déserte et à 20 heures pile, au moment où les gens chahutent pour saluer les soignants, je joue "On the sunny side of the street" puis un autre morceau, et à ce moment, levant les yeux, je vois beaucoup de monde devant chez moi et des gens à leurs fenêtres qui applaudissent. Une voisine américaine, Amy Edwards Anderson, en informe le New York Times. Elle connait mon histoire. Une journaliste vient m’interviewer et, sur le chapitre musical, je lui dis que la musique et surtout le jazz rapprochent les gens et leur apportent un peu de bonheur. C’est le cas, lui dis-je, de Tuba Skinny. Tuba Skinny est un orchestre de rue de jeunes Américains de La Nouvelle-Orléans qui jouent un jazz authentique des années 1920-30, la grande époque de Louis Amstrong jeune et de son Hot Five qui a bercé mes jeunes années. Ils sont naturels, puristes, très sérieux mais joyeux. Je les ai découverts sur Internet mais on les entend partout. Quand je fais mes courses au Carrefour, la musique de fond, c’est Tuba Skinny. Je dis à la journaliste qu’ils sont formidables et que j’aimerais jouer avec eux. Elle le met dans son article paru le 21 novembre 2020. Le New York Times demande aussitôt à Tuba Skinny de faire un clip avec moi pour son "The Daily", podcast quotidien. Tuba Skinny me contacte, me disant qu’il m’invitera lors de sa prochaine tournée en Europe, que lorsqu’on joue ensemble, en "live", les musiciens se stimulent réciproquement, ce qui est impossible actuellement en raison de la pandémie. Il me propose donc un clip virtuel avec le système Zoom, un concert numérique à distance, ce que je n’ai jamais fait, que je ne connais ni ne comprends, mais que j’accepte. Sur ces entrefaites une journaliste de La Nouvelle-Orléans, Katy Reckdahl, m’interviewe pour son journal, Times-Picayune newspaper. Par coïncidence, ma voisine américaine Amy a de nombreux et grands amis en commun avec Katy. Elle m’aide, dans la langue anglaise, avec son piano droit Yamaha et l’informatique. Tuba Skinny m’a donc proposé quatre morceaux en en fixant la structure et la tonalité et en laissant dans chacun un blanc pour le piano. Dimanche 13 décembre 2020, quand je suis arrivé chez Amy, il y avait sur son piano un écran et j’ai vu et entendu Tuba Skinny jouer dans un jardin de La Nouvelle-Orléans les quatre morceaux convenus. Leur chanteuse, Erika Lewis, n’était pas là. Je les ai immédiatement accompagnés au piano. J’ai alors compris le système. À Bruxelles, seule la partie piano est enregistrée et est envoyée par câble en Amérique où lors d’un montage elle est synchronisée et ajoutée à la vidéo de Tuba Skinny. Erika Lewis y ajoutera également sa partie vocale. C’est la première fois que j’accompagne une chanteuse sans la voir et surtout sans l’entendre. J’ai donc joué avec un orchestre à 8 000 km de distance. Bizarre mais extraordinaire, un résultat étonnant, magnifique. Encore un miracle ! Chacun peut le voir et l’entendre sur YouTube (https://www.youtube.com/watch?v=SKym_Q3jTCY). Personne n’est à l’abri de l’épreuve, mais quand elle se présente, il faut l’affronter avec courage et bien souvent on la surmonte. Simon Gronowski

Ce que nous pouvons faire pour les enfants

J’ai signé en y adhérant totalement la lettre ouverte des pédopsychiatres publiée dans la presse le 26 janvier dernier. Elle attirait l’attention de toute la communauté sur le mauvais état psychique de nombreux enfants et adolescents dans le contexte de l’interminable pandémie du corona. Comment améliorer leur sort ? Au risque de vous étonner, je laisserai au gouvernement, le grand opérateur qui a toutes les données en main, la responsabilité de décider quelles sont les portes qu’il va garder fermées, entrouvrir ou ouvrir […]. Et nous alors, société civile, que pouvons-nous faire ? Je m’adresse d’abord à un nombre relativement important d’écoles secondaires, en les invitant à se reprendre ! Vous avez trop laissé livrés à eux-mêmes vos élèves adolescents, lors des moments non présentiels (en surchargeant parfois de travail les moments présentiels, pour que la matière soit quand même vue !). […] Je m’adresse ensuite à nous tous, les adultes, même si beaucoup d’entre nous ne vont pas très bien. Nous conservons la responsabilité d’avoir de la sollicitude pour nos jeunes. Celle d’aller vers eux, de les écouter, de leur manifester de l’empathie. Celle de les encourager, de garder vivante en eux la flamme d’espérance. Celle de chercher avec eux si telle ou telle petite solution de vie concrète et déjà accessible ne pourrait pas ramener leur sourire. Celle d’éviter qu’ils se replient sur eux-mêmes, dans le cocon du rien à faire à la maison. Peut-être pouvons-nous (continuer à) autoriser qu’ils invitent l’un ou l’autre ami à la maison, qu’ils se voient en rue, qu’ils rendent visite à un grand-parent en bonne santé… Et puis, ne pouvons-nous pas veiller davantage à l’ambiance de vie quotidienne que nous leur proposons, et que nous nous proposons à tous ? Elle est trop souvent morose, alarmiste, défaitiste. Et si nous nous ressaisissions ? En nous interdisant de broyer et d’exprimer trop souvent du noir sans faire attention aux enfants. En nous disciplinant pour parler une bonne partie du temps de choses banales ou positives. En limitant le temps que nous consacrons aux informations souvent répétitives et préoccupantes des médias. Je m’adresse enfin à eux, les médias, surtout les audiovisuels, les responsables des chaînes radio et TV, voire même les influenceurs du Net. En 1996, lors de la découverte des corps de Julie et Melissa, la RTBF, en y investissant beaucoup d’énergie, avait mis tout juste une semaine pour présenter aux enfants le programme Ici Blabla spécial, destiné à lutter collectivement contre leur traumatisme. Et si on se donnait le même genre de challenge ? On pourrait, lors d’émissions qui leur seraient réservées, donner la parole aux enfants et aux adolescents, deux, trois fois par semaine, sur des ondes nationales ou régionales. Qu’ils s’expriment en audio, en vidéo, ou en envoyant toutes ces capsules qu’ils savent si bien confectionner. Qu’ils disent tout haut ce qu’ils ressentent, leurs questions, leurs besoins, leurs initiatives. Qu’ils le disent pour les autres, de l’autre côté des écrans. Qu’ils le disent face à l’un ou l’autre écoutant qui écoute vraiment, qui n’a pas l’air tout de suite d’avoir toutes les solutions du monde, mais qui cherche avec eux comment peut-être vivre un petit peu mieux ensemble… Professeur Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre

L’Eucharistie : un trésor

En ce temps de confinement et de règles qui rendent l’accès à la messe difficile, voire impossible, j’ai voulu essayer de comprendre pourquoi ne pas communier me perturbait. Peut-être, comme moi, communiez-vous parfois, ou souvent, sans vous rendre compte de ce que vous faites. J’ai donc relu l’encyclique écrite par Jean-Paul II en 2003, "L’Église vit de l’Eucharistie" (65 pages environ), et y ai trouvé des réponses à certaines de mes interrogations. C’est donc ce que je vous propose de partager. "Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde", dit le Christ. N’est-il pas merveilleux de constater que ce miracle continue de se réaliser des milliers de fois par jour dans le monde entier ? C’est là une manifestation tout simplement prodigieuse, unique et universelle. Un lien entre ciel et terre. Oui, l’eucharistie est la nourriture spirituelle la plus précieuse des chrétiens dans leur marche tout au long de l’histoire. Elle est la source et le sommet de toute la vie chrétienne comme l’a rappelé le Concile Vatican II. Le rapport entre l’Église et l’eucharistie est essentiel. Les deux ne se comprennent que l’une par l’autre. Comment expliquer la transformation réelle du pain et du vin en corps et sang du Seigneur ? Sans la foi, il est difficile cependant pour l’intelligence humaine d’expliquer totalement ce "don par excellence" et ce "si grand mystère" de l’eucharistie. Par ce sacrement, chacun de nous reçoit le Christ et le Christ reçoit chacun de nous pour constituer le peuple de la "Nouvelle Alliance". C’est le symbole de l’unité des fidèles formant un seul corps dans le Christ : "Vous êtes mes amis." Contempler le Christ exige que l’on sache le reconnaître partout où il se manifeste, dans la multiplicité de ses modes de présence quotidienne, mais surtout dans le sacrement. Apprenons donc à contempler le visage du Christ avec Marie sa mère. Qu’est-ce que Jésus pouvait faire de plus pour nous ? Quel signe de miséricorde ! Il nous montre vraiment son amour qui va "jusqu’au bout". "Ceci est mon corps, ceci est mon sang", mais il ajoute : "livré pour vous et répandu pour la multitude". On comprend que la foi de l’Église dans le mystère eucharistique s’est exprimée dans l’histoire non seulement par la quête d’une attitude intérieure de dévotion, mais aussi par une série d’expressions extérieures. De la plus petite chapelle à la plus grande cathédrale, toutes sont l’expression de la foi pour accueillir le mystère de l’Eucharistie et montrer son importance aux yeux de tous. Ne l’oublions jamais. En ce temps de pandémie, il est douloureux et anormal que la communauté chrétienne ne puisse que si difficilement communier de la main d’un prêtre. René-Michel de Looz-Corswarem

Trump, notre bouc émissaire ?

Certaines opinions défendues par des lecteurs ont de quoi surprendre ou sidérer. Ainsi celles affichées dans La Libre du 18 janvier par trois éminentes personnalités répondant à la question : "Diabolisons-nous Trump sans nuances pour nous dédouaner de nos propres fautes ?" Ce qui semble ignoré par ces correspondants occasionnels est que pendant quatre ans Donald Trump s’est diabolisé lui-même, par une politique permanente de bluff et de mensonges. Le fait que des millions de fans lui restent fidèles ne permet pas d’en justifier l’action ou plutôt l’inaction, pour une majorité d’Américains d’abord (les plus riches étant exemptés) et dans les relations internationales des États-Unis qu’il a stupidement gâchées, avec conséquences graves pour les principaux acteurs du commerce mondial. Imaginer donc que l’antitrumpisme le renforce symboliquement au point de devenir un recours si Biden échoue relève de pures (?) spéculations, l’histoire montrant heureusement que des politiciens à ce point malfaisants ne reviennent qu’exceptionnellement au sommet du pouvoir dans leur pays. Affirmer dès lors que Trump est le fruit pourri de notre époque est une appréciation abusive, quelles que soient les faiblesses de trop nombreux hommes politiques et citoyens non américains. Accordons davantage de crédit aux commentaires d’observateurs mieux informés, dont ceux de Philippe Paquet, qui a suivi de près les bévues et bravades d’un homme dont une majorité s’est séparée, considéré quasi unanimement comme le plus nuisible et le plus médiocre président américain depuis quelque 150 ans. Chr. Renoirte

Chère Nadia Geerts

Je suis une artiste (autrice de théâtre et metteuse en scène) atterrée par ce qu’il vous est arrivé récemment, et inquiète face à ce vieux monde usé, "ce vieux monde qui n’en finit pas d’être vieux". Vous avez donc été harcelée pour avoir affiché votre soutien à Samuel Paty, décapité en France il y a à peine quelques semaines, puis pour avoir exprimé votre indignation sur l’autorisation du port du voile dans l’enseignement supérieur officiel en Belgique… Voilà ce dont certains vous accusent et ce qui vous vaut ce déchaînement de haine. Au regard de ces événements, je n’ai pu m’empêcher dans un premier temps de penser au sort qu’on réservait à celles qu’on désignait comme sorcières au Moyen Âge. Mona Chollet en parle fort bien dans son livre Sorcières, la puissance invaincue des femmes qui décrit combien la traque de celles-ci illustre l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs. J’ai malheureusement l’impression qu’elles sont de plus en plus nombreuses, ces militantes qu’on désigne comme des sortes de sorcières modernes 2.0, et que certains aimeraient voir brûler sur un bon vieux bûcher. De Djemila Benhabib à Zineb El Rhazoui en passant par Taslima Nasreen ou encore Caroline Fourest… Bien sûr nous ne sommes plus au Moyen Âge, mais il n’empêche que ces femmes, qui sacrifient une partie de leur vie, tantôt pour nous mettre en garde sur les dérives de la société, tantôt pour réfléchir au monde et pour questionner celui-ci, chacune à sa manière, sont en fait continuellement menacées. Dans un second temps, je tiens à préciser que je ne souhaite pas exclure de mon propos concernant mon effarement face à cette nouvelle mise en danger de notre liberté d’expression, au travers de votre affaire, le sort de certains hommes qui, comme Samuel Paty, ou encore Didier Lemaire, cet enseignant, menacé lui aussi pour avoir défendu son collègue. Quoi qu’il en soit je ne peux accepter qu’on ait tenté de vous faire taire en vous intimidant. Non seulement car je connais les effets destructeurs du harcèlement, mais aussi parce que vous faire taire c’est alors aussi très prochainement me faire taire en tant qu’artiste. Vous faire taire c’est alors aussi accepter que l’injure soit le cadre, que la diffamation soit la règle. Vous faire taire c’est alors aussi accepter que la diversité des opinions ne soit pas la base mais bien la censure. Enfin, vous faire taire c’est alors aussi faire disparaître les garanties essentielles au respect de mes autres droits et libertés. Alors à tous ces menaçants, ces injurieux, ces haineux, ces fous furieux, ces terroristes, ces assassins, ces complices et taiseux hypocrites, je leur envoie un peu de Lumières philosophiques, espérant les éblouir, par cette merveilleuse citation de Voltaire : "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire." Et je leur dis aussi que les artistes créeront éternellement, que les militants militeront sans cesse, que les humanistes humaniseront encore et que les femmes auront toujours cette merveilleuse part de sorcière en elles. Caroline Safarian, artiste transculturelle, humaniste, laïque et libre penseuse