Une opinion d'Hafida Hammouti, enseignante, co-fondatrice de la Coordination des Enseignant.e.s de Religion Islamique (CERI).


L’Observatoire des Religions et de la Laïcité (ORELA) vient de publier les nouveaux chiffres concernant la proportion d’élèves inscrits aux différents cours philosophiques suite à l’introduction du cours de philosophie et de citoyenneté (CPC). Quel bilan peut-on tirer cinq ans après la DPC (Déclaration de Politique Communautaire) qui consacrait l’un de ses points à l’éducation à la citoyenneté ?


En cette fin de mandature et à l’approche des élections du 26 mai 2019, a-t-on réussi le challenge du "vivre ensemble" suite à la suppression d’une des deux heures de religion/morale hebdomadaires remplacées par une heure de CPC, dispensée dans les écoles de l’enseignement officiel ?

En tant qu’enseignante de cours philosophique, je répondrai clairement "Non" !

Analysons dans un premier temps le contexte dans lequel était abordée la question de la suppression d’au moins une période de ces cours dans les écoles de l’enseignement officiel. Ce sont les tragiques événements français (Charlie Hebdo, Hyper Casher) en janvier 2015 qui ont, dans les faits, précipité une volonté de changement de la part de nos responsables politiques.

Le "vivre ensemble" ne se comprenait presqu’exclusivement que sous le prisme de la suppression des cours philosophiques. On ne parlait plus à ce moment-là que de "décloisonner" ces cours, en faisant porter à ces derniers une charge émotionnelle qui ne supportait plus le débat de raison (1).

Or, l’objectif de réunir l’ensemble des élèves dans cette volonté de "décloisonnement" dans un cours commun pour "dialoguer" est difficilement atteignable en regard des réalités scolaires où le profil socioculturel des élèves est très homogène.

Quel bilan trois ans après l’instauration du CPC dans le fondamental (deux ans pour le secondaire) dans nos écoles ?

Les élèves ne comprennent toujours pas pourquoi ils ont été "amputés" d’une heure de cours, remplacée par un autre censé leur donner la parole, finalement confisquée en amont de la réforme.

Ce nouveau cours ne rencontre pas le succès escompté. A l’analyse des chiffres bruxellois, le taux de fréquentation des cours philosophiques dépasse les 80%. Il apparaît également, toujours à Bruxelles, que le cours de religion islamique est suivi par plus de 50% d’élèves, tant dans le fondamental, que le secondaire.

Et si dans cet imbroglio, nous nous penchions sur les "bonnes pratiques" de nos voisins. En l’occurrence, la Communauté Flamande, qui n’a pas non plus échappé à la demande de dispenses au sein de ses établissements, mais dont la mise en place n’a pas empêché le maintien des deux périodes de religion ou de morale. Les chiffres à Bruxelles (allant jusqu’à 60% dans le fondamental pour le cours de religion islamique), montre l’intérêt des familles bruxelloises dont les enfants sont inscrits dans les écoles néerlandophones pour ces cours.

Le test électoral 2019 (fruit d’une étroite collaboration entre les universités UCLouvain et UAntwerpen et les rédactions de La Libre, de la RTBF, du Standaard et de la VRT), met en évidence la tendance des partis Défi et PS dans la volonté de marginaliser ces cours en dehors de la grille horaire (ce qui revient in fine à les condamner), ainsi que celle du CDH, d’ECOLO, du MR, du PP et du PTB de les maintenir en l’état.

Or, les chiffres éloquents, publiés par Caroline Sägesser (CRISP-ULB), indiquent une réelle envie des parents de maintenir ces propositions de cours.

Pourquoi dès lors ne pas réfléchir en Fédération Wallonie-Bruxelles au modèle de la Communauté Flamande (deux heures de religion/morale par semaine aux côtés de la dispense), dans un souci aussi d’harmonisation et de cohérence et de mobilité inter-réseaux ?

Cela répondrait à la volonté des parents. Le "vivre ensemble" ne peut exclure de ses modalités d’application l’avis de celles et ceux, nombreux.ses, qui ont exprimé clairement le choix du maintien d’un cours de religion ou morale.

Cette dichotomie entre les parents qui ont les opportunités de se faire entendre et celles et ceux qui ne sont pas en capacité de porter leurs voix (pour des raisons linguistiques, socio-économiques …), s’est d’ailleurs récemment traduit par une mobilisation de 500 parents, "se sentant exclus du monde de l’école", et qui ont entonné devant la Ministre de l’Enseignement, ainsi que le Ministre-Président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, une reprise de "Bella Ciao" avec des paroles fortes : "Une école qui trie, et qui humilie, on lui dit 'Ciao', on lui dit 'Ciao', on lui dit 'Ciao, Ciao, Ciao'".

(1) : Une analyse plus fournie à retrouver dans la Revue Politique, nr 102, septembre 2017, pp.72-75