Une opinion de Victor Parrhésiadès, professeur de morale dans le secondaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles (1).


Le prétendu cours de philosophie et citoyenneté (CPC) s’apparente plus à un lavage de cerveau permettant d’inculquer une seule et unique "bonne" manière de penser.


Il y en a encore pour se réjouir du prétendu cours de "philosophie et citoyenneté" que le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles mettra en place à la rentrée prochaine. Or il n’y a pas plus de philosophie dans ce projet qu’il n’y a de citoyenneté.

On a dit qu’il serait l’occasion de pratiquer l’histoire du fait religieux en classe, d’aborder la question des droits humains et des libertés civiles, on a dit qu’il initierait les élèves à l’esprit critique ou à l’histoire de la philosophie. Mais à y regarder de plus près, le programme du cours (qu’on appellera désormais le CPC) ne propose rien de tel. Composé à la va-vite, il entrera en application avant même d’avoir été mis au banc d’essai.

Rédigé selon les meilleures normes du pédagogisme, il fait se suivre les compétences à acquérir par les élèves dans un ordre dont on a du mal à saisir la progressivité et présente une succession de thèmes sans lien apparent les uns avec les autres.

Les plus optimistes se consolent en disant qu’il était temps de créer un cours consacré au débat dans lequel les élèves ne seraient plus séparés selon leur religion mais pourraient discuter tous ensemble. Reprenant les mots creux du pouvoir, ils font écho à la nécessité d’éduquer au "vivre ensemble". Or il faut voir tous les sous-entendus que recouvre cette injonction, à une époque marquée par le spectre du terrorisme.

Les bonnes manières

Cherche-t-on à susciter les réflexions des élèves et à leur donner des clés pour comprendre le monde ou veut-on simplement leur faire la leçon et leur inculquer une seule et unique "bonne" manière de penser ?

Difficile d’être catégorique mais un faisceau d’indices peuvent faire craindre aux plus raisonnables qu’il y a un risque de voir le CPC s’embarquer dans la deuxième. En effet, rappelons que sa création intervient après que la Cour constitutionnelle a considéré l’expression "libre-examen" comme philosophiquement connotée. Le gouvernement en a conclu du coup au manque de neutralité du cours de morale non confessionnelle qui s’en revendiquait. Il est vrai que former des élèves à penser par eux-mêmes, et non pas en fonction de vérités établies par l’une ou l’autre autorité, reste une option philosophique parmi d’autres. Oui, elle est résolument engagée contre le dogmatisme. Pourtant n’est-ce pas une des missions fondamentales de l’école que de battre en brèche le dogmatisme ?

Si l’on retire le libre-examen à la citoyenneté, il ne reste plus qu’une coquille vide à remplir de boniments. Dans un autre langage, on appellerait ça du lavage de cerveau. En y pensant, faire de la citoyenneté l’objet d’un cours isolé et ne plus la considérer comme une compétence transversale à laquelle chaque discipline contribue est loin de lui rendre hommage. Le gouvernement voudrait l’étouffer qu’il ne s’y prendrait pas autrement Ne plus lui accorder qu’une seule période de cours par semaine, parce que ce n’est plus la priorité de l’école.

Pour civiliser les "sauvages"

Ce qu’on attend des apprenants aujourd’hui, c’est qu’ils soient efficaces, qu’ils se taisent et qu’ils se plient aux exigences du marché. Car, comme on commence à l’entendre dans les bureaux des chefs d’établissement, "les citoyens, ce sont d’abord des gens qui gagnent leur vie".

La citoyenneté n’est pas donnée à n’importe qui. Le programme a beau inviter les professeurs à être cléments, il n’en reste pas moins qu’il incarnera le bras armé de l’Etat qui triera le bon grain de l’ivraie, en distribuant aux plus méritants des "bons points de citoyenneté".

On ne m’enlèvera pas de l’idée que ce fameux CPC ressemble pour beaucoup à un parcours d’intégration qui prend à partie une certaine portion de la population. J’en veux pour preuve que les écoles catholiques sont dispensées de l’organisation de ce cours. Mieux vaut ne pas se demander pourquoi si l’on ne veut pas croire que le CPC est en réalité destiné à civiliser les "sauvages". Dans les écoles officielles, les directions les plus progressistes mettront sur pied des stratégies pour pousser les élèves à opter pour la dispense de l’heure résiduelle du cours de religion/morale. Ceux-ci disposeront donc de 2 heures de citoyenneté, là où les plus défavorisés, rejetés dans les écoles mal-aimées, n’en recevront qu’une seule. Ceux-là seront donc à moitié certifiés conformes. Plusieurs classes de citoyens qu’on vous disait…

L'ombre du péril musulman?

Les formulations souvent périlleuses du programme renforcent mes suspicions qu’à ses yeux, tout le monde n’a pas la même valeur. On a l’impression de voir flotter l’ombre du péril musulman quand on essaie de décrypter ce dont il est question dans chaque chapitre. Pour donner quelques exemples à la grosse louche : un des seuls moments où il est question de religion, c’est pour signifier qu’elle entre en conflit avec le système démocratique; l’éducation aux médias n’est plus qu’un prétexte pour détourner des théories du complot; quand on parle de la justice, c’est pour excuser son imperfection; si l’on en vient à parler des différentes cultures, c’est pour dire que certaines sont plus universelles que d’autres; la science n’est convoquée que pour faire la nique au créationnisme des fondamentalistes; la question des préjugés n’est envisagée que par rapport à l’homosexualité.

Jamais les intérêts des élèves n’ont été pris en compte. L’humanisme ne semble pas avoir présidé à la confection bien trop rapide de ce programme sorti de nulle part. Il n’y a pas de place pour des sujets comme la séduction, le harcèlement, le racisme. Il n’y a plus de place pour la construction d’une éthique personnelle ou pour aucun problème existentiel.

Il faut dire les choses comme elles sont, c’est une véritable guerre scolaire qui a eu lieu en sous-main. Tant le décret que le programme ont été gangrénés par les Eglises qui se sont immiscées dans les affaires de l’Etat par l’entremise de leurs plus fidèles supporters. Les laïques ont perdu leur combat. Ils voulaient diminuer le communautarisme et ils ont finalement laissé entrer les religieux par la grande porte. Les philosophes ne sont pas plus qualifiés pour donner ce cours que les professeurs de religion introduits dans les écoles par leur culte. On croit rêver. Le cours de philosophie donné par des croyants. Le monde tourne à l’envers.

Les professeurs devront faire preuve de beaucoup de créativité pour faire de ce fardeau quelque chose de valable, tout en se débarrassant des références pompeuses que les académiciens chiens de garde du pouvoir ont cru nécessaire de placer à la fin de chaque chapitre de ce nouveau programme qui est décidément bel et bien artificieux.


(1) Vu les craintes pour son futur emploi, l’auteur - connu de la rédaction - a demandé d’être publié sous pseudonyme.

© Serge Dehaes