Plutôt que de la laisser enfouie, inscrivons un appel universel à la spiritualité dans notre Constitution.

Une chronique d'Eric de Beukelaer.

"Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées." Avec truculence, la tirade du Tartuffe de Molière dénonce l’hypocrisie puritaine. Les temps ont bien changé… Depuis la révolution sexuelle, et à l’exception de quelques fondamentalistes effarouchés ou féministes écœurés, plus grand-monde en Occident ne s’émeut encore à la vue d’un sein nu. Par une curieuse inversion symbolique dont l’histoire a le secret, c’est plutôt le "saint" que d’aucuns veulent couvrir, de peur qu’il ne fasse à son tour "venir de coupables pensées". Subversif, le saint ? Oui, en ce qu’il bouscule notre train-train quotidien et force à saisir l’enjeu spirituel de toute destinée : "Que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme ?" (Marc, 8,36) Pour rappel, le saint n’est pas un être sans failles, mais il vit avec une intensité spirituelle toute particulière, en laissant le Souffle d’En-Haut devenir la respiration de son existence.

"Couvrez ce saint, que je ne saurais voir…" Il est rare de nos jours que soient mis à l’honneur des Belges du bout du monde ou de la rue d’à-côté, dont la mission est d’ordre spirituel. Je me rappelle - c’était en 2005 - la crainte d’une certaine intelligentsia, que la Belgique francophone ne choisisse comme "plus grand Belge", le saint père Damien - apôtre des lépreux (primé par la Flandre). Par anticléricalisme ? Un peu, mais ce serait se leurrer que d’en rester à ce niveau de lecture. La raison est plus profonde. Il y a tant de catholiques qui voient leur héritage religieux comme un coffre rempli de souvenirs d’enfance, recouverts par la poussière de la vie. Rares sont donc ceux qui se dévoilent, ou même simplement s’assument, comme "chrétien" dans l’espace public. Pour combler leurs besoins spirituels, les plus motivés s’abreuvent à la source de la méditation, de l’autohypnose et de la pleine conscience. Je m’en réjouis - de par la qualité de ces démarches - mais pourquoi craindre d’ouvrir ce coffre ? Le bon vieux christianisme dans lequel une majorité de nos compatriotes est baptisée, aurait beaucoup à leur apporter. La religion du Dieu fait homme afin que l’homme vive en enfant de Dieu, a façonné notre civilisation humaniste. Même les Lumières en sont issues, tel un rejeton rebelle. Le christianisme est un trésor spirituel, nullement obsolète. C’est ce que la vie des saints nous raconte. Elle illustre avec force qui est l’humain selon le cœur de Dieu : "Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde" (Matthieu 5, 13-14).

D’aucuns militent aujourd’hui pour inscrire le principe de "laïcité" dans la Constitution belge. Ils pensent ainsi renforcer le cadre juridique et politique, qui permet à toutes les convictions de coexister. Trompeuse illusion. Introduire dans la charte fondamentale de notre plat pays, ce concept franco-français, de surcroît non traduisible en néerlandais, ne fera que davantage spirituellement aseptiser l’espace public. "Couvrez ce saint…" Tant qu’à faire, inscrivons plutôt dans notre Constitution un appel universel à la spiritualité. Spiritualité chrétienne, musulmane, juive, bouddhiste, agnostique ou athée… Qu’importe. Nos convictions sont légitimement plurielles. Mais l’invitation à une vie en quête de l’inaccessible étoile, est - elle - un impératif humain. Ici, je paraphrase Jacques Brel, finalement préféré au père Damien comme "plus grand Belge" en 2005. Un choix pas si alternatif que cela. Car "rêver un impossible rêve" avec l’homme de la Mancha, implique une recherche d’absolu, à la suite de tant de saintes et saints. "Le royaume de Dieu est semblable à un marchand qui cherche de belles perles. Il a trouvé une perle de grand prix ; et il est allé vendre tout ce qu’il avait, et l’a achetée." (Matthieu 13, 45-46)

---> (1) : Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer/