Début juillet, deux nouveaux vaccins contre le SARS-CoV-2 sont venus s’ajouter à la liste des 15 produits candidats actuellement testés sur les humains. Il s’agit du Covaxin et du ZyCov-D, respectivement développés par les entreprises pharmaceutiques indiennes Bharat Biotech et Zydus Cadila. Le directeur du Conseil indien pour la recherche médicale a même annoncé que le Covaxin pourrait être mis à disposition dès le 15 août.

Avec quatre autres vaccins en phase préclinique, l’Inde est donc elle aussi rentrée de plain-pied dans la course au vaccin. Certains commentateurs ont cependant appelé à se méfier des effets d’annonce, remarquant que le 15 août est aussi le jour de l’Indépendance, date à laquelle le premier ministre doit s’exprimer sur les réussites de son gouvernement, un tâche difficile alors que le confinement du pays a provoqué un désastre humanitaire et n’a pas ralenti une épidémie qui a officiellement causé 24 000 morts au 15 juillet.


Les spécialistes, dubitatifs face à ce délai d’un mois, ont également rappelé la dangerosité d’expédier des essais cliniques, des critiques immédiatement rejointes par le directeur du Serum Institute of India. Cette entreprise indienne devrait produire le vaccin de l’anglo-suédoise AstraZeneca, déjà entré dans la phase 3 de ses essais cliniques, et dont le lancement est prévu dans 6 mois.

Si un vaccin développé localement n’est pas certain, il est néanmoins très probable que l’industrie pharmaceutique indienne jouera un rôle majeur dans le développement d’une immunité mondiale face au SARS-CoV-2. Mais quel sera celui-ci ?

Une R&D pharmaceutique limitée

Alors que 165 vaccins contre le SARS-CoV-2 étaient en cours de développement au 11 juillet 2020, seulement 6 d’entre eux l’étaient à l’initiative de firmes basées en Inde. C’est peu quand on sait que l’Inde ne compte pas moins de 334 entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 50 millions d’euros d’après les données du Centre for Monitoring Indian Economy de 2016.

Mais développer une nouvelle molécule peut coûter plusieurs milliards d’euros, des investissements que seule une poignée d’entreprises pharmaceutiques indiennes peuvent consentir. Une dizaine de firmes investit donc dans une recherche et développement (R&D) qui plafonne à 2 % de leurs dépenses totales, quand les plus grandes multinationales étrangères y consacrent typiquement entre 8 et 15 % par an.

Si elles participent peu à l’innovation pharmaceutique, les entreprises indiennes se sont toutefois historiquement distinguées par leur capacité à absorber les découvertes de leurs concurrents étrangers, notamment à travers des stratégies de fusion et acquisition. C’est par exemple à travers sa nouvelle filiale américaine Profectus BioSciences Inc., rachetée en 2019, que la firme indienne Aurobindo Pharma est entrée en phase d’essais précliniques pour son vaccin contre le SARS-CoV-2, le VesiculoVax.

Une énorme capacité de production

En fait, la R&D indienne s’est historiquement distinguée par sa capacité à réduire le coût des médicaments. Jusqu’en 2005, le brevet pharmaceutique étant placé sur les processus et non sur les produits, les entreprises indiennes ont perfectionné l’art de copier les médicaments brevetés en en modifiant simplement le processus de fabrication.

Ainsi, les entreprises indiennes sont aujourd’hui capables de produire massivement des médicaments à des coûts de fabrication en moyenne 50 % inférieurs à ceux des pays à haut revenu. La firme Bharat Biotech commercialise par exemple depuis 2015 un vaccin contre le Rotavirus, un virus très contagieux provocant l’inflammation de l’estomac et des intestins, à moins d’un euro par dose dans le cadre du programme d’immunisation de l’Organisation mondiale de la santé.

Face à cette pression sur les prix, une grande partie des multinationales pharmaceutiques sous-traitent donc leur production aux unités indiennes, qui n’étaient pas moins de 5099 en 2016 d’après le Central Statistics Office.

Ainsi de la firme AstraZeneca à l’origine du prometteur ChAdOx1 développé avec les chercheurs de l’université d’Oxford, qui a récemment mis en place un accord avec la firme Serum Institute of India pour la production d’un milliard de flacons. Le vaccin, testé sur des souris et singes rhésus, a démontré sa capacité à induire une réponse immunitaire, mais doit encore faire ses preuves sur les humains.

Une expertise dans le segment des vaccins

Le directeur du Serum Institute a d’ores et déjà annoncé que la production de vaccin avait démarré dans ses deux usines situées dans la région de Pune, en Inde de l’Ouest. En attendant la construction de « la plus grande usine à vaccin Covid-19 au monde », comme il l’explique au quotidien Ouest-France, la fabrication de certains produits a été confiée à d’autres entreprises locales.

L’entreprise est déjà le plus grand producteur de vaccin en volume : elle produit 1,5 milliard de doses par an et s’est affirmée au fil des années comme le principal fournisseur de l’UNICEF et l’unique fournisseur de vaccin contre la rougeole du programme de l’Alliance du Vaccin Gavi.

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Plus généralement, l’Inde répond à 65 % des besoins de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour des vaccins contre la diphtérie, la coqueluche, le tétanos et la tuberculose, et 90 % des vaccins contre la rougeole.

Des réseaux de distribution dans les pays pauvres

Les entreprises indiennes devraient jouer un rôle tout particulièrement crucial dans la vaccination des pays du Sud. D’après les dernières données de l’Organisation des Nations unies (Comtrade), en 2019, seul un quart des produits pharmaceutiques indiens étaient vendus dans les pays à haut revenu.

Au contraire, 19 % des importations pharmaceutiques africaines viennent d’Inde, et atteignent des proportions remarquables dans certains pays pauvres comme le Nigéria (81 %), le Népal (74 %), Haïti (47 %) Afghanistan (47 %), Venezuela (41 %) or Myanmar (37 %).

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À côté des grandes firmes comme Cipla, Aurobindo, Emcure, Hetero, Macleods, Matrix, Ranbaxy and Strides, les 12 477 entreprises que comptait le Registre des Sociétés en 2016 jouent donc un rôle majeur dans la fourniture de produits génériques abordables à destination de ces pays. La « pharmacie du monde en développement » selon Médecins sans frontières a su développer des relations approfondies avec les distributeurs locaux, souvent en activant des liens familiaux et communautaires.

La qualité des vaccins en question

C’est notamment parce que certains marchés sont moins réglementés que les entreprises indiennes y prospèrent. Malgré son rang de 11e plus grand exportateur pharmaceutique en valeur, probablement le premier en volume, des doutes subsistent en effet sur la capacité des firmes indiennes à produire des vaccins de qualité.

Cette mauvaise réputation semble toutefois largement exagérée. En mai 2019, le pays ne comptait pas moins de 2006 unités de production certifiées par l’Organisation mondiale de la Santé, un record mondial. L’Inde accueille aussi le plus grand nombre d’unités approuvées par la Food and Drug Administration (FDA) américaine en dehors des États-Unis.

Aussi, les entreprises pharmaceutiques indiennes reçoivent régulièrement des lettres d’avertissement de la part de la FDA (16 en 2019), soit plus que les entreprises chinoises (12), mais beaucoup moins que les entreprises américaines (38).

Elles ne méritent donc sans doute pas moins la confiance des patients que les fameuses « Big Pharma », des grandes multinationales issues des pays à haut revenu, à l’origine de nombreux scandales sanitaires au cours de ces dernières années, à l’image de la firme américaine Purdue Pharma, accusée d’avoir provoqué la mort de 400 000 personnes aux États-Unis en commercialisant des opiacés à des dosages visant à rendre les patients dépendants.

Des vaccins indiens pour tous ?

Au contraire, les entreprises indiennes insistent sur leur volonté de produire pour les plus démunis. Adar Poonawalla, directeur du Serum Institute, explique ainsi au quotidien Ouest-France :

"Mon engagement va aux nations les plus pauvres et à l’Inde. Le contrat que j’ai passé avec AstraZeneca concerne d’abord les pays prioritaires de l’Alliance globale pour les vaccins et l’immunisation, l’Afrique en tête."

En cas de découverte d’un vaccin, il affirme en outre ne pas souhaiter déposer une demande de brevet.

Les logiques d’action des firmes indiennes diffèrent donc de leurs homologues européens et américains.

Le même directeur explique avoir pris le risque de produire des milliers de vaccins potentiellement inutilisables au nom d’une éthique sociale imperméable aux impératifs financiers, puisque son entreprise familiale n’est pas listée en bourse :

"Parce que nous sommes une entreprise non cotée en bourse, nous ne sommes pas responsables devant les investisseurs, les banquiers et les actionnaires. La décision a été prise en cinq minutes de discussion entre moi et mon père."

Un vaccin nationaliste ?

Malgré ces déclarations officielles, en contraste avec celles du directeur de Sanofi qui avait récemment affirmé vouloir servir "en premier" les États-Unis, les craintes d’un "nationalisme du vaccin" ne sont pas totalement injustifiées.

Le gouvernement indien n’avait-il pas interdit l’exportation de produits utiles dans la lutte contre la Covid-19 dès mars 2020, avant de finalement lever certaines restrictions ?

Une seule chose est sûre, l’Inde a en main des cartes qui pourraient lui permettre de sortir par le haut de la crise sanitaire et économique mondiale actuelle.

Cet article a initialement été publié sur le site "The Conversation".