Une opinion de Tanguy Struye de Swielande (Professeur UCLouvain et directeur du CECRI), Marion Jacques (Doctorante UCLouvain), Kimberly Orinx (Doctorante UCLouvain) et Dorothée Vandamme (Chargée de cours UCLouvain et UMons).

Printemps 2020, l’épidémie de Covid-19 est déjà bien implantée dans le paysage européen et bat son plein en Belgique. Pour beaucoup, il s’agit alors de découvrir la douloureuse réalité sur la dangerosité du virus. Tous les regards se sont alors tournés vers le gouvernement. Rapidement, le manque de préparation de notre pays se révèle flagrant. Masques en insuffisance, manque de tests, absence d’un plan "pandémie" clair, pénurie de blouses médicales… Nombre de décisions et déclarations de nos dirigeants politiques paraissent précipitées et parfois contradictoires. Les épidémies ont pourtant jalonné l’histoire de l’humanité. La peste noire et la grippe espagnole sont des événements enseignés dans les écoles et font partie du patrimoine historique européen. Sans remonter aussi loin dans le temps, l’épidémie de SRAS qui a touché l’Asie au début des années 2000 et celle de la grippe H1N1 ont toutes les deux été médiatisées et vécues par la plupart des adultes d’aujourd’hui.

Comment peut-on alors expliquer un tel manque d’anticipation et de préparation ?

Dans la plupart des institutions, que ce soit au niveau belge ou au niveau européen, la prévision et la prévention sont, malgré les discours, le parent pauvre de la gestion de crises. Pourtant, le centre de crises de Belgique indique que "lorsqu'il est question de risques, on se réfère souvent à la gestion du risque. Il est à ce moment-là déjà trop tard. Il est dès lors important d'examiner tout le cycle des risques, et d'y impliquer toutes les parties possibles". Malgré cet objectif affiché de prévoir et anticiper, la gestion de la crise pandémique de la Covid-19 en 2020 met à jour le manque de préparation et l’incapacité des politiques, mais également de la société au sens large, à anticiper et à prévoir les éventuels risques. Nombreux ont été les indices qui montraient les pandémies comme une menace possible, voire probable, de notre futur immédiat. Malgré cela, cette gestion de crise met en avant le fait que malgré le discours sur la prévention, les actes, décisions et budgets ne suivent pas.

Cette incapacité à la prévision et à l’anticipation est typique de la cécité stratégique qui caractérise les systèmes politiques contemporains. Les processus politiques actuels ne sont ni préparés ni enclins à affronter des revirements soudains – en atteste le Covid-19 ; l’horizon bien souvent pris en considération par les dirigeants dans l’élaboration de stratégies se réduit souvent au court terme – le mandat en cours ou les élections suivantes – voire uniquement au moment présent.

Pourtant, face aux menaces contemporaines, qu’elles soient nouvelles ou non, il est impératif de s’armer et de se préparer au mieux. Pour paraphraser l’affirmation de Coutau-Bégarie appliquée à la Belgique, il est donc essentiel de savoir quel sera l’environnement de la Belgique dans les prochaines décennies, "à quels défis et quelles menaces elle sera confrontée, de quels moyens elle pourra éventuellement disposer pour y faire face" (Hervé Coutau-Bégarie, "Classique de la prospectives", Prospective et stratégie, vol. 1, n° 8, 2017, p. 117). C’est dans cette optique qu’intervient la prospective stratégique, que l’OCDE définit comme "l’approche systématique qui vise à regarder au-delà des perspectives actuelles et à prendre en compte une diversité de développements futurs plausibles afin d’identifier les implications pour les politiques actuelles". Toutefois, malgré son potentiel, notamment face aux différentes crises et menaces auxquels le pays fait face, la prospective stratégique reste en Belgique principalement réservée à un petit groupe d’initiés n’ayant que peu accès aux enceintes de pouvoir. Or, faire de la prospective stratégique n’a que peu d’intérêt - en dehors de l’exercice intellectuel qu’elle représente - si elle n’est pas consultée par des décideurs politiques. En parallèle, les menaces se multiplient et se complexifient, ce qui les rend de plus en plus difficiles à anticiper. La gestion des crises qui surviennent est souvent réactive plutôt que proactive, envisagée dans l’immédiateté et dans les impacts directs et actuels, sans perspective à moyen ou long terme. Il est pourtant nécessaire, dans un tel environnement, d’envisager le futur dans toute sa pluralité, de se préparer à un maximum d’éventualités, mais également de prendre des décisions aujourd’hui pour tenter de minimiser les risques à venir. En ce sens, l’institutionnalisation et la systématisation de la prospective stratégique aux niveaux national et régional représentent un chemin d’action presqu’indispensable et méritent donc une attention toute particulière.

Recommandation politique

Dans un rapport de 2019, l’OCDE encourage l’institutionnalisation de la prospective stratégique de manière à développer des capacités d’anticipation. Une telle démarche ne semble pas seulement conseillée, mais fondamentalement nécessaire à la Belgique. Si, de manière individuelle, certains ministères ont développé des cellules d’analyse et de veille, une étude du panorama belge en la matière montre que la prospective stratégique est inexistante dans notre pays. La prospective est nécessaire pour faciliter la planification et l’implémentation des décisions civiles et militaires à moyen et long terme. Sans prospective, il est impossible d’établir les priorités et donc d’avoir des politiques cohérentes, flexibles et résilientes.

C’est pourquoi nous appelons à la création, à l’instar d’autres pays tels que la Finlande ou Singapour, d’un centre permanent de prospective stratégique au niveau fédéral, à vocation interministérielle et sous la houlette du Premier ministre et de son cabinet. Ce centre devra être composé de profils de différents horizons (militaires, civils, académiques). La vocation de ce centre sera de favoriser l’échange, la discussion et l’innovation stratégique afin de combler le vide stratégique actuel qui risque de nous maintenir dans un système de politiques réactives et protectionnistes, système affaiblissant l’Etat et déstabilisant la situation socio-économique de la société. Un tel centre d’études et de prospective stratégique permettra, au lieu de continuer à gérer et à préparer les crises d’hier, d’anticiper celles de demain, selon le vieil adage mieux vaut prévenir que guérir. Finalement, reconnaissons qu’une société prévoyante est une société plus résiliente, plus forte et plus à même de faire face aux menaces.

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "C'est aujourd'hui que demain se prépare".