Une opinion de Maria Martin de Almagro, professeure en sciences politiques à l'université de Montréal et collaboratrice scientifique au Centre de recherche et d'études en politique internationale (Repi) de l'ULB.

La science ne peut pas être un alibi pris par les politiques qui doivent prendre une décision difficile. Des courants d’extrême droite pourraient en profiter et rassembler autour du slogan "Marre des scientifiques, des intellos et des technocrates !"

Alors que l’Europe commence doucement à déconfiner, beaucoup de pays, comme la Belgique, l’Espagne et l’Allemagne, doivent faire face à des manifestations hostiles aux mesures de confinement imposées pendant la crise de la Covid-19, similaires à celles déjà survenues en avril aux États-Unis. Les pancartes, les slogans entonnés et les interviews nous font penser que ces manifestations anti-confinement sont majoritairement le fait de groupes hétérogènes d’extrémistes de droite promouvant l’idée que la maladie n’existe pas, d’opposants aux vaccins, de complotistes qui argumentent que le virus a été propagé pour dissimuler les effets nocifs de la 5G sur la santé et plus généralement de ceux qui croient que la limitation des libertés suppose un danger beaucoup plus élevé qu’une maladie respiratoire. Ces manifestants ont au moins une chose en commun : ils ne croient pas ou plus à la science, ils en ont marre des scientifiques, des intellos et des technocrates.

Dans l’ère de la post-vérité, de la désinformation et des théories du complot propagées à travers les réseaux sociaux à une vitesse fulgurante, ceci n’a rien d’étonnant.

La politique fait appel à la science

Et pourtant, la bonne nouvelle est qu’il semblerait que nos plateaux de télévision et nos leaders politiques fassent de nouveau appel à la science, et s’accompagnent pour leurs conférences de presse quotidiennes des épidémiologistes, immunologues et autres professionnels scientifiques. En Belgique, nous connaissons désormais tous des figures comme Emmanuel André ou Marius Gilbert. En Espagne, Fernando Simon, l’épidémiologiste qui dirige le Centre de coordination pour les alertes sanitaires et les urgences du ministère de la Santé, est devenu une figure respectée du public par son approche didactique et ses airs humbles. Il en va de même de Horacio Arruda, le directeur national de santé publique du Québec. Les gouvernements qui ont dû prendre des mesures souvent controversées et impopulaires l’ont fait "en suivant les conseils des scientifiques" ou ont fait marche arrière sur d’autres mesures "parce que la science a changé d’avis elle-même".

Un concept en constante évolution

En tant que chercheure, je suis bien heureuse de savoir qu’il y a un regain de la place des données et des analyses scientifiques dans la prise de décision politique. L’intégration du savoir scientifique dans la sphère politique améliore la qualité du débat et nous amène à des résultats meilleurs et moins coûteux pour la société. Il nous aura fallu une pandémie ! Cependant, la relation entre science, politique et société est infiniment plus complexe que ce que l’on peut croire.

En premier lieu, réfléchissons au concept de "la science". Il est très rare qu’il y ait une seule réponse scientifique à un problème, et la base de l’avancement de la science, surtout dans le cas de nouveaux phénomènes sociaux, ou de nouvelles maladies, se fait à partir des débats entre différentes équipes scientifiques qui comparent et contrastent des données de plus en plus détaillées et des modèles de plus en plus précis. "La science" est en constante évolution et les scientifiques eux-mêmes ont été les premiers à avouer leur ignorance et à appeler à la prudence sur les dernières découvertes.

La décision finale est politique

En deuxième lieu, ce que les politiciens privilégient dans leur prise de décisions est le résultat des choix politiques, et non scientifiques ; c’est-à-dire d’un mélange de désir de popularité, de réélection, de valeurs et de préférences éthiques, économiques et sociétales. Les scientifiques informent les décideurs politiques à partir des questions que ces derniers leurs posent : Devons-nous privilégier la santé physique des aînés ou la santé mentale des enfants quand nous évaluons la possibilité de réouverture des écoles ? Devons-nous privilégier le tourisme et procéder à la réouverture des frontières et des musées, quitte à devoir réconfiner à la fin de la période estivale ? Les scientifiques donneront des estimations et des modèles qui simulent les conséquences de l’une ou l’autre décision. Cependant, la décision finale doit être prise par les leaders politiques qui, d’ailleurs, privilégient souvent le type de science qui confirme leurs préférences et croyances, et qui peut justifier leur intervention souhaitée, tout en (se) rassurant que, finalement, ils n’ont fait que "suivre les conseils scientifiques". Blâmer les épidémiologistes parce que la Covid-19 est bel et bien encore là malgré les mesures de confinement serait comme blâmer les climatologues pour le réchauffement de la planète ou les biologistes pour la disparition de certaines espèces !

Il est certain qu’il faut que les citoyens soient plus ou moins d’accord et qu’ils aient confiance en leurs leaders politiques pour que les mesures de confinement et de distanciation sociale soient efficaces. Si les gens n’y croient pas, ils auront tendance à ne pas les respecter. C’est précisément pour cette raison aussi qu’il ne faut pas oublier que l’opinion que la société a sur la science et sur les données et modèles scientifiques dépend en grande mesure de la manière dont la science et les faits sont présentés par les leaders politiques et leurs consignes officielles. En d’autres mots, si la science est utilisée pour évacuer la responsabilité politique quand les décisions prises sont difficiles ou qu’elles sont remises en question par la population, il ne sera pas étonnant que des courants politiques d’extrême droite y trouvent un terreau fertile pour s’attaquer aux sciences et aux faits. Prendre la science pour alibi est alarmant non seulement parce qu’ici cela risque d’écraser des systèmes de santé déjà débordés, mais aussi parce que, dans un contexte plus large, ces procédés renforcent l’érosion des valeurs, droits et libertés de nos démocraties occidentales.

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Science, politique et société font-elles bon ménage dans les temps de la Covid-19 ?"