Une opinion d'Antoine de Borman, conseiller chez Whyte Corporate Affairs. L'auteur s'exprime à titre personnel.

Ces dernières semaines, le débat est vif sur la place que les "experts" doivent occuper dans la gestion de la crise sanitaire. Ces experts ont en effet dès le début de cette crise eu une place importante. Cela n’est guère étonnant : quand vous êtes malades, vous consultez votre médecin, n’est-ce pas ? Eh bien c’était la même chose ici, à une échelle nationale il est vrai. La situation sanitaire inédite a donc amené des réponses inédites, et les institutions qui avaient avant la crise été créées pour répondre à des situations d’urgence sanitaire ont rapidement dû être réinventées.

Lorsqu’il s’est agi, début avril, de passer à une nouvelle phase et de préparer le déconfinement, le gouvernement fédéral a eu deux excellentes intuitions : celle de préparer une stratégie de déconfinement à l’aide d’experts indépendants, et celle de ne pas recourir uniquement à des experts sanitaires mais également d’y associer des spécialistes des affaires économiques et sociales. C’est ainsi qu’est né le GEES. Celui-ci, sous la présidence d’Erika Vlieghe, a préparé les réunions du Conseil National de Sécurité qui ont suivi.

Dès le départ, cependant, les différentes dimensions représentées dans le GEES n’étaient pas équilibrées entre elles. Composé de 10 membres, 5 étaient issus du secteur sanitaire, 3 étaient économistes, 1 juriste et 1 sociologue. Et alors que les économistes étaient alimentés par l’Economic Risk Management Group, chargé d’analyser l’impact économique des mesures sanitaires adoptées, aucun Social Risk Management Group n’a été créé pour en évaluer l’impact social.

Un travail de moins en moins soutenu

Toutefois, malgré ces déséquilibres, l’idée de ne pas consulter les seuls experts virologues ou épidémiologistes mais également d’y associer les aspects économiques et sociaux était une excellente idée. En effet, et comme l’a dit lui-même Emmanuel André, si seul l’aspect sanitaire est pris en compte, cela amènerait à une prudence excessive et le confinement strict pourrait durer un an. C’est bien parce que d’autres aspects de la vie en société doivent être inclus dans l’équilibre de la décision finale qu’il est utile que celle-ci soit préparée en associant une diversité d’experts.

Un travail intense a été réalisé par ce groupe durant les mois d’avril, mai et juin, comme en témoignent les rapports fouillés transmis par ce groupe au CNS. Alors que l’été approchait, néanmoins, les travaux de ce groupe ont progressivement perdu en intensité et il n’a plus réellement été sollicité par le gouvernement pour préparer les réunions du CNS. Peut-être que le déconfinement de la plupart des activités économiques et des établissements d’enseignement ont donné l’impression à celui-ci que le principal était fait et que cela n’était plus autant nécessaire ? Ou alors, la place que certains experts ont pris, grâce au GEES, dans les débats publics, gênait certains ? Pourtant les impacts de la crise sanitaire sur l’organisation de notre société sont encore aujourd’hui omniprésents.

Trois observations capitales

De ces différentes évolutions, nous tirons trois observations.

Premièrement, il est indispensable que les gouvernements s’appuient sur des experts indépendants durant de telles périodes de crise. Chacun dans son rôle : les experts conseillent, les gouvernements décident. Il est également parfois nécessaire que les responsables politiques s’écartent des recommandations qui leur sont formulées, et c’est heureux ! La transparence sur les travaux des uns et des autres les oblige toutefois à justifier leurs décisions.

Ensuite, les épidémiologues ne doivent pas être les seuls à être entendus dans la gestion d’une crise sanitaire. Lorsque le Conseil National a été créé en France pour lutter contre le virus du Sida, c’est une anthropologue, Françoise Héritier, qui avait été placé à sa tête. Et de l’avis de tous, c’était un excellent choix. De la même manière, les instances qui nous conseillent sur la crise sanitaire du Covid-19 doivent traduire cette diversité. Parmi le personnel médical, pour tenir compte non seulement des avancées dans la connaissance du virus mais également des réalités opérationnelles parmi les acteurs de soins ; ou encore pour tenir compte des aspects de santé mentale. Mais également en y associant des spécialistes des questions économiques et des aspects sociaux, concernés au premier plan. La synthèse de ces différentes dimensions ne doit pas être de la seule responsabilité des acteurs politiques : nous avons tout à gagner à ce qu’elle soit préparée en amont au sein d’un comité où ces différentes dimensions sont représentées et équilibrées.

Enfin, il y a quelques jours, le gouvernement fédéral a tiré définitivement la prise du GEES et a réformé le Celeval pour en faire une instance multidisciplinaire, associant experts indépendants et administrations publiques, experts sanitaires et acteurs de première ligne, sans oublier des économistes. Il faut saluer cette évolution, qui traduit bien cette volonté d’un équilibre entre les différentes dimensions. Toutefois, l’absence de représentants des différents secteurs sociaux dans le Celeval new look laisse craindre que les impacts sociaux – pourtant majeurs – de cette crise sanitaire ne seront pas suffisamment pris en compte. Il n’est toutefois pas trop tard pour créer un Social Risks Management Group, chargé d’évaluer l’impact social de cette crise et de proposer les mesures qui s’imposent