Une opinion de Sophie Jekeler, juriste et présidente de la Fondation Samilia et de Charles-Eric Clesse, professeur ordinaire à l’ULB et administrateur de la Fondation Samilia.

De tous temps, les personnes prostituées ont fait l’objet de mesures particulières liées à leur activité ou à la place qu’elles occupaient dans l’imaginaire collectif. Des prostituées sacrées aux bordels de campagne, la prostitution faisait partie intégrante de la "res publica". Et c’est encore toujours le cas, nous en avons l’illustration depuis lundi soir.

Sans vouloir entrer dans des considérations détaillées liées au genre, relevons cependant que la prostitution était, et est encore, exercée en grande majorité par des femmes ou des personnes d’apparence féminine.

Voilà pour la portée symbolique de cette mesure archaïque prise en 2020, mais qui aurait pu tout aussi bien l’être en 1020 compte tenu des approches essentiellement hygiénistes qui ont, de tous temps, encadré une pratique relevant, le plus souvent, d’une intense précarité.

Radicale

Sa radicalité et son manque de proportionnalité est tout aussi surprenante : l’ordonnance à un effet immédiat et pour une durée indéterminée. Alors qu’une autre mesure, prise celle-là par la cellule bruxelloise de crise à l’encontre des cafés et des bars, laissait 48 heures de délai aux intéressés et surtout précisait une durée d’exécution limitée à trois semaines.

Il est temps que les personnes en situation de prostitution soient reconnues comme des citoyennes à part entière, sachant se protéger d’un virus au même titre que les autres citoyens exerçant une activité qui implique des contacts rapprochés avec d’autres personnes.

Certaines se déclarant indépendantes et regroupées au sein d’un collectif autogéré l’ont démontré en élaborant de manière proactive un protocole sanitaire destiné à faciliter la reprise de leur activité après le confinement.

Efficace ?

Par contre, et c’est là où le débat se complexifie, un nombre important de personnes qui exercent la prostitution, le font sous l’autorité d’une autre qui les exploite sexuellement. Pour celles-là, interdiction de pratiquer la prostitution ou pas, l’obligation de rapporter de l’argent à leur exploiteur demeure, menaces à l’appui.

Cela s’appelle la traite des êtres humains. C’est une violation majeure des droits humains.

Qu’il s’agisse de rembourser une dette (celle du parcours qui les a menées de leur pays d’origine à Bruxelles), d’obéir aux manipulations psychologiques d’un "lover boy", de craindre des représailles contre elles ou leur famille, elles n’ont pas le choix, ni la possibilité, de respecter une réglementation comme l’ordonnance promulguée par le bourgmestre de Bruxelles.

Une double peine

Ces femmes se rendront donc invisibles, iront à la rencontre de leurs clients dans des endroits cachés, souvent insalubres, où elles seront davantage encore vulnérables aux risques sanitaires et aux multiples violences associées à leur situation. En cela, l’ordonnance leur inflige une double peine.

Ce déplacement inévitable et prévisible de la prostitution, pose deux questions : celle du but recherché et celle des moyens à mettre en œuvre pour l’atteindre.

But recherché

Si le but recherché par l’ordonnance d’hier soir est effectivement d’empêcher la propagation du virus, nous nous permettons de douter de son efficacité car la prostitution continuera à s’exercer.

Par contre s’il s’agit de répondre aux plaintes de nuisances émanant de collectifs de riverains des quartiers rouges de la capitale tel l’Alhambra, le prétexte (la propagation du Covid) est mal choisi.

Moyen utilisé

En ciblant la mesure contraignante uniquement sur les personnes prostituées, qui seront davantage précarisées, l’ordonnance ignore leurs clients, les dédouanant de toute forme de responsabilité dans la propagation du virus.

Sensibiliser - Informer

Cette occultation récurrente participe du manque de sensibilisation et d’information dont souffre, à tous les niveaux, la thématique de la traite des êtres humains. Comme l’a par ailleurs démontré la campagne Tatiana / A Penny for your Thoughts menée en 2017 par la Fondation Samilia.

Une silhouette suggestive et un numéro de portable sur fond rouge vif, nombreux sont ceux qui ont été intrigués par ces affiches disséminées dans les stations du métro bruxellois, nombreux également sont ceux qui ont formé le numéro. Le message pré-enregistré débutait comme une offre de service sexuel, se poursuivait par le récit -véritable et poignant- d’une jeune femme victime de traite des êtres humains et permettait de laisser un message. Si plusieurs messages manifestaient soutien et sollicitude, beaucoup, par contre, réclamaient une prestation sexuelle, comme si le témoignage n’avait pas été entendu.

La sensibilisation et l’information du grand public à la traite des êtres humains sous toutes ses formes est une obligation qui incombe aux Etats, donc à la Belgique, et qui relève de textes internationaux, tels la Convention du Conseil de l’Europe du 16 mai 2005 sur la lutte contre la traite des êtres humains, la Directive 2011/36 du Parlement Européen et du Conseil du 5 avril 2011 et dans un autre registre, les Objectifs du Développement Durable des Nations-Unies.

Tout comme la protection des victimes et la répression des auteurs, la prévention, la sensibilisation et l’information du grand public sont indispensables pour mener une politique efficace contre l’exploitation sexuelle

Ne cibler qu’un seul -voire deux- de ces aspects, s’avère inefficace, coûteux et, en l’occurrence dangereux.