Une opinion de Nicolas Marquis, sociologue, centre d'anthropologie, sociologie, psychologie – études et recherches (Casper), Université Saint-Louis Bruxelles.

Nous vivons sur la foi dans la maîtrise du monde par les humains grâce à leur usage de la raison. Cette crise porte le germe que tout peut basculer, mais marque aussi la confiance octroyée aux spécialistes scientifiques.

Écrire sur ce que le coronavirus dit de notre monde invite à l’humilité. D’abord parce que nous sommes déjà noyés de discours à l’utilité variable. Ensuite parce que l’on risque l’indécence à gloser, alors que ceux dont la source de revenu est directement menacée par cette crise s’interrogent déjà sur le nouveau visage que prendra demain.

Cette stupéfiante crise reste tout de même une opportunité de réfléchir sur ce que nous sommes en tant qu’individus privés et en tant que citoyens. Nos réactions sont variées, évolutives, et parfois contradictoires. On observe tantôt de la dénégation - "tant que cela ne fait pas partie de mon expérience immédiate, cela n’existe pas" -, tantôt du cynisme - "faisons la fête, de toute façon on va tous mourir". On observe aussi des formes d’interprétation plus romantiques, qui cherchent à y voir un avertissement par rapport aux aspects insensés de nos vies contemporaines - "la planète se venge des maux qui lui sont infligés". Mais il y a surtout la sidération provoquée par le fait d’assister en slow motion au détricotage progressif d’une série d’éléments que nous avions jusqu’alors tenus pour acquis : notre train-train quotidien, mais aussi les principes généraux sur lesquels il se fonde, comme la liberté de mouvement, et peut-être bientôt l’éloignement et l’exceptionnalité de la mort.

"Guerre", un trop gros mot

S’il me semble déplacé, au regard de ce que vivent les populations d’Idlib et de Sanaa, de parler de "guerre", on ressent confusément que cette crise porte le germe que tout bascule. À quoi ressemblerait ce basculement ? Nous n’en savons rien et faisons comme si on pouvait s’y préparer. Mais bien des comportements actuels, comme l’accumulation de quelques kilos de pâtes, n’ont de sens que toutes choses égales par ailleurs, et se révéleraient bien dérisoires si la suite des événements devait emporter avec elle, par exemple, la production d’électricité qui nous permet de les cuire ou même le respect de l’état de droit qui nous permet de croire qu’elles sont à nous.

Entre sérénité et panique

Déjà, la seule possibilité de la rareté nous laisse tiraillés entre deux injonctions : ne pas céder à la panique, mais ne pas risquer de se retrouver sur le carreau. En ces temps incertains, rien de plus normal - au sens statistique du terme - que de se dire qu’on va avancer quelque peu les courses alimentaires prévues la semaine prochaine mais que, bien sûr, on ne cède pas à la panique de ces ridicules achats massifs. Il est tout aussi normal, une fois dans la jungle du magasin, de se laisser insensiblement entraîner par les comportements, même réprouvés, de nos pairs humains et de se retrouver avec un chariot plus rempli qu’escompté. Une fois rentré chez soi avec son butin, on se sentira à la fois bête et honteux, mais aussi rassuré par la chaleureuse présence de ces pâtes ou de ces rouleaux de papier intime.

Modernité vulnérable

Notre Charybde et notre Scylla : trop s’inquiéter et ne pas suffisamment s’inquiéter. Certes, nous voulons nous montrer raisonnables. Mais qu’est-ce que le raisonnable dans une situation tellement mouvante ? Où un sujet de plaisanteries il y a quelques semaines devient un élément avec lequel il n’est plus question de rigoler ? Où ceux qui étaient disqualifiés comme "paranos" il y a quelques jours réclament aujourd’hui qu’on célèbre leur clairvoyance ?

En réalité, cette crise expose en pleine lumière ce que, dans nos vies quotidiennes, nous voulons (et peut-être devons) ignorer pour simplement vivre : nous ne maîtrisons, chacun, chacune, pas grand-chose. Nous vivons aujourd’hui l’acmé d’une tension fondamentale de la modernité. Bâtie, depuis les Lumières, sur la foi dans la maîtrise du monde par les humains grâce à leur usage de la raison, celle-ci a permis d’extraordinaires progrès (et de nombreux fourvoiements). Mais ceux-ci ont engendré une complexification infinie des connaissances et des techniques et, par conséquent, une perte de maîtrise immédiate pour le commun des mortels. En réalité, si la modernité nous a peut-être rendus collectivement moins vulnérables - par exemple sur le plan de la sécurité alimentaire -, sur le plan individuel, elle n’a fait que déplacer nos dépendances - de la météo au système de production de nourriture. Parallèlement, l’urbanité et la mobilité ont généré une expérience inédite à l’échelle de l’histoire humaine : l’anonymat généralisé, nous permettant de croiser, sans trop de heurts, des milliers d’inconnus chaque jour.

Faire confiance

Dans un tel contexte, la vie est impossible si nous ne faisons pas, profondément et continuellement, confiance : aux inconnus que nous croisons, aux experts de tout ordre que nous n’avons jamais rencontrés, aux systèmes que nous ne maîtrisons pas, et au fait que le soleil va se lever demain matin. En contexte normal, la profondeur et les implications de cet acte de foi ne nous effleurent pas l’esprit. On s’en joue même bien volontiers. Mais ce que nous expérimentons aujourd’hui - comme ce fut le cas lors des attentats de Paris ou Bruxelles -, c’est à la fois son caractère essentiel et en même temps extrêmement fragile. Sans confiance, pas la peine d’espérer penser et agir de façon raisonnable.

Consécration de la science

Une chose me réjouit dans le déroulement de cette crise en Europe : la place octroyée aux spécialistes scientifiques (personnels médicaux, épidémiologistes, etc.) dans la construction de ce qui est raisonnable, bien sûr avec ce que cela peut comporter de disputes et de consensus. À l’heure où platistes et autres théoriciens du complot, dirigeants à la mode Trump, fans des faits alternatifs ou encore tenants d’un déconstructivisme radical trouvent intérêt et plaisir à cracher dans la soupe et peindre les sciences comme autant de discours propagandistes parmi d’autres, on pourrait rêver que la crise actuelle siffle la fin de la récréation.

Et le dérèglement climatique ?

Mais un autre élément m’inquiète grandement. Certes, la menace du coronavirus est invisible, mais elle est nommable, immédiate et indéniable. Elle ne met pas par ailleurs les humains et les nations dans un jeu à somme nulle où l’un perd ce que l’autre gagne. Et pourtant, tant que nous ne sommes pas personnellement touchés, on rechigne à agir et à changer notre façon de faire. Cela n’invite pas franchement à l’optimisme sur nos capacités à réagir face à d’autres menaces autrement plus inquiétantes, mais moins immédiates et plus diffuses, et aujourd’hui encore niées par certains - et je pense ici bien sûr à la question du dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Il me semble que nous apprenons qu’il est raisonnable de faire confiance au consensus scientifique avant de se retrouver au pied du mur. Après, c’est sans doute trop tard.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.