Une opinion de Laurent Verpoorten, journaliste pour la Radio chrétienne francophone belge.

Une fois cette crise terminée, il ne faudra pas oublier l’exemple de ceux qui ont risqué leur vie pour sauver les malades. Il ne faudra pas que le "Penser à soi, c’est penser aux autres" devienne notre éthique définitive.

En ce temps où le réel n’est plus envisagé autrement qu’au travers d’un prisme médical et statistique, les sciences humaines ne seraient-elles d’aucune utilité ? C’est pourtant dans les travaux d’un spécialiste de la littérature et des religions, René Girard, que l’on trouvera la description exacte de ce que nous traversons. Pour ce penseur français, devenu l’anthropologue le plus important de ces 50 dernières années, les crises qui frappent les sociétés et dont il a démonté les mécanismes possèdent trois caractéristiques précises : le développement généralisé du mimétisme, de l’indifférenciation et de la violence.

"Mépridémie"

Selon René Girard, lorsqu’une calamité s’abat sur une société, elle dresse dans un premier temps les individus les uns contre les autres pour, dans un second temps, les rendre semblables les uns aux autres.

C’est bien ce qui nous est arrivé. Souvenons-nous, dans les jours qui ont précédé le confinement, une vague de mépris mutuel coupait nos sociétés en deux. De quel camp faisions-nous partie ? Celui des concernés ou des goguenards ? Étions-nous de ceux qui se riaient des Cassandres, continuaient à serrer les mains dans l’attitude bravache de ceux à qui on ne la fait pas et qui se gaussaient des ineptes stockeurs de pâtes et de papier toilette, du mode alimentaire des Chinois (la chauve-souris) et de l’inorganisation des Italiens… Ou faisions-nous déjà partie de ceux qui n’embrassaient plus personne au travail, se lavaient les mains toutes les demi-heures avec le désormais incontournable "gel hydroalcoolique", blêmissaient en voyant la boulangerie bondée et considéraient ceux qui avaient rejoint bars et restaurants le soir du vendredi avant le début du confinement comme des irresponsables si pas des criminels ?

Finalement qu’importe… À présent, nous voilà tous logés à la même enseigne. Nous sommes tous des confinés. Et les conversations volées à trois mètres de distance avec nos voisins du pas de notre porte ou par-dessus la haie du jardin (si nous avons la chance d’en avoir un !) se réduisent désormais au jeu de celui qui a le plus écouté les nouvelles. Nous sommes devenus des chaînes d’informations en continu, rabâchant inlassablement des données rapportées, incapables d’apprendre véritablement quoi que ce soit les uns des autres au sujet de cela seul qui occupe unanimement les esprits. Ce qui faisait notre vie - activités, travail, mode de vie - et nous rendait différents, nous en sommes désormais privés. Un mimétisme généralisé uniformise nos existences.

Le monde devient flou

Seconde caractéristique des temps de crise : l’incapacité à interpréter le monde. Dans cet état d’indifférenciation, comme le nomme René Girard, les antinomies conceptuelles qui d’ordinaire permettent d’organiser le réel ne font plus sens. Nature/culture, connaissances/suppositions, courage/lâcheté, fléau/antidote. Les oppositions habituelles ont perdu leur tranchant, les contraires cohabitent. Tout est indifférencié et l’on ne dispose plus d’une idée claire à propos de quoi que ce soit.

La nature, en administrant une gifle à l’homme moderne qui pensait en avoir acquis la maîtrise par la technique, est-elle la vraie responsable de l’épidémie mondiale ou est-ce plutôt l’humaine mondialisation, pour avoir donné au virus la possibilité de se propager aisément sur les cinq continents ?

Les autorités politiques doivent-elles être louées pour la fermeté de leur gestion de la crise ou, au contraire, l’ampleur des mesures vise-t-elle à dissimuler leur imprévoyance passée et la lâcheté de gouvernants prêts à tout pour se mettre à l’abri des reproches ultérieurs des électeurs ?

Doit-on nous réjouir que la santé humaine ait primé sur la santé des marchés financiers ou craindre que cette solution se révèle pire que le mal, la ruine du système économique risquant, à terme, de faire autant sinon plus de victimes que le Covid-19 ?

Comment faire cohabiter l’idée que le confinement ait été mis en place pour protéger les plus fragiles avec celle d’un triage des malades effectué, en cas d’afflux majeur dans les hôpitaux, au détriment de ceux présentant précisément le plus haut "score de fragilité clinique" ?

La mise à l’arrêt de sociétés toutes entières pour obéir aux impératifs sanitaires démontre-t-elle la haute pertinence de la science médicale ou, au contraire, les avis divergents des médecins quant à la gravité de la maladie d’abord puis aux traitements pour en guérir ensuite infirment-ils le caractère scientifique des diagnostics médicaux ?

Quant au confinement lui-même, on peut certes y voir l’occasion pour chacun d’entre nous de vivre un temps d’introspection, de redécouvrir les joies de la lecture, de passer du temps avec nos plus proches ou redouter, au contraire, qu’il n’accentue l’isolement, la consommation d’images et l’addiction aux réseaux sociaux ?

Chaque jour, scientifiques, philosophes, éditorialistes, voisins de palier, prophétisent qu’au sortir de cette crise, plus rien ne sera comme avant. Mais n’était-ce pas déjà ce qui était annoncé après le 11 septembre, la crise financière de 2008, le mouvement des "gilets jaunes" ? Notre avenir lui-même est englouti par la vague d’incertitude de l’indifférenciation.

Applaudir le sacrifice

Reste la violence collective, troisième caractéristique des crises, dont nous sentons bien pourtant que nous serons épargnés. Mais pour quelle raison ?

Comme l’explique Girard, c’est grâce au christianisme. Aux dieux-héros des temps archaïques qui punissaient ou éradiquaient le mal par la violence, donnant de fait l’autorisation aux hommes d’agir de même, la foi chrétienne a substitué la figure exemplaire d’un dieu qui s’interdit tout recours à la violence et sauve l’humanité au prix de sa vie.

Ne nous y trompons pas. Ce que nous applaudissons tous les soirs à 20 heures, ce n’est pas l’expertise des médecins et des infirmières, ni le perfectionnement des moyens techniques qu’ils utilisent, ce n’est pas le civisme des personnels des maisons de retraite ou des centres pour handicapés, c’est encore moins un quelconque fanatisme dont aurait fait preuve la quarantaine de prêtres décédés en Italie, mais c’est le courage, qui leur est commun, de mettre en danger leur vie pour apporter aux malades, aux personnes âgées et aux mourants l’aide matérielle ou spirituelle qui leur est nécessaire.

Très opportunément, à l’approche de la fête de Pâques, toutes ces personnes rappellent, dans une époque engoncée jusqu’ici dans l’hédonisme égoïste, la valeur incommensurable du don de soi. Il ne faudra pas oublier leur exemple une fois cette crise terminée. Il ne faudra pas que le "Ne faire rien, c’est faire le bien" et le "Penser à soi, c’est penser aux autres", éthiques indolores propres au temps de confinement, deviennent définitivement les nôtres.

Car, croyants ou pas, la reconnaissance de la valeur du service des autres jusqu’au sacrifice personnel, héritée du christianisme, est bien, dans l’épreuve, ce qui nous rassemble, ce qui nous grandit et ce qui nous sauvera.

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Tous applaudissent, tous sont chrétiens".