Une opinion d'Emmanuel De Candido, artiste associé de la Compagnie MAPS.

Scatologie du théâtre belge francophone

Nous sommes dans la merde ! Représentations suspendues, créations annulées, répétitions empêchées... Le confinement provoque chez les artistes créatrices et créateurs de théâtre un cataclysme. Je reçois depuis 10 jours des messages de collègues ou de jeunes metteurs en scène que je connais parfois à peine "Toi aussi, ta créa est annulée ? Combien de dates vas-tu perdre ? Comment comptes-tu t'y prendre?"

Eh bien, oui, j'ai une créa reportée, une quinzaine de dates de tournée annulées, des milliers d'euros perdus. Chacune, chacun, nous comptons les pots qui cassent devant nos yeux, impuissants, cherchant dans l'urgence les solutions qui nous permettront de tenir debout. Pas seulement dans deux semaines, deux mois, mais dans les deux prochaines années. Car ce qui se passe maintenant aura pour nous des conséquences à long terme.

Au même moment, les journaux font état de la fragilité des artistes intermittents, interrogeant les responsables de théâtres sur ces questions délicates. Ils nous rappellent que nous sommes dans la merde (merdre?) et nous aident à étudier notre merde de près. L'étude scatologique fait la Une des pages "Culture". Mais une fois de plus, nous restons incompris. Les journalistes, tout comme les politiciens, s'acharnent à résumer notre désastre à la question des emplois : "Comme rémunérer les prestations qui ont été administrativement déclarées (dimona), celles que ne le sont pas encore ? Comment s'assurer que les pauvres artistes toucheront leurs cachets bien que les représentations n'aient pas eu lieu ou soient repoussées ?"

Ne t'inquiète pas mon pote. Depuis 10 ans je vis avec 800 balles par mois, plus récemment 1200 balles. Depuis une décennie je me démerde à trouver d'ingénieuses façons honnêtes et légales de garder la tête hors de l'eau. Ce n'est pas aisé : on crée des cours, on fait de l'horeca, on se déguise en père Noël, on calcule nos dépenses personnelles sur des coins de nappes et des tableaux excel. Mon inquiétude, sur ce coup-ci, est beaucoup plus profonde...

Notre merde est beaucoup plus profonde

Une fois de plus, politiciens, presse et directions d'institutions ne semblent pas tenir compte de la spécificité de nos pratiques. Oui, notre merde est beaucoup plus profonde. En tant qu'auteur-metteur en scène-interprète, je profite peut-être, au mieux, d'une quarantaine de contrats de prestation par an, et pourtant je travaille 300 jours l'année. Ecriture, production, rendez-vous professionnels, mailing, résidences de recherche, dramaturgie, présentations d'étapes de travail, relances, rédaction de dossiers, interviews, communication, demandes d'aides à la création. Aux yeux de l'ONEM, c'est ce qui s'apparenterait (à juste titre) à de la recherche active d'emploi. Une recherche TRES active, qui dépasse largement les quelques périodes de contrat à l'année. Or les aides actuellement évoquées dans la presse (accès au chômage temporaire, maintien de contrat pour des dates annulées), ne tiennent absolument pas compte de ces réalités.

L'inquiétude que je partage avec de nombreuses et nombreux collègues ce n'est pas celle d'une dizaine de cachets annulés, c'est celle de l'écroulement de nos projets de production, de nos plans financiers, de nos calendriers de création. Remettons "l'artiste au centre", pour une fois. S'il vous plait, cassons un mythe bien ancré dans les imaginaires : les créateurs de théâtre ne sont pas de jeunes artistes bohèmes ramassés à la terrasse d'un café par une institution qui les prend en charge, et élabore à leur place la production de leur projet. Nous sommes la plupart du temps engagéEs en temps qu'employéEs mais, s'il faut parler en termes entrepreneuriaux (ça rassure les élites), notre travail ressemble plutôt à celui d'une auto-entreprise ou d'une start up. Nous sommes les capitaines de nos propres embarcations.

Un spectacle, c'est souvent 2, 3, 4 ou 5 ans de recherche, d'investigation, d'écriture, de tests au plateau, avant qu'un théâtre ne puisse accueillir – non pas un projet balbutiant – mais une création en cours, solide de plusieurs années d'expérience artistique et productionnelle. Ce que nous craignons actuellement, c'est de voir ces années de labeur "compter pour rien", notre travail évincer, en nous intimant de ne pas trop nous plaindre car "voyez-vous il faut parer au plus urgent", c'est-à-dire aux questions d'emploi.

Des créateurs et non des prestataires

Quitte à étudier de près notre situation pleine de caca, il est temps d'effectuer dans les imaginaires une véritable révolution kantienne : en Belgique francophone ce n'est pas l'artiste qui tourne autour du théâtre, mais les théâtres qui tournent autour de l'artiste. Il n'y a pas de jugement de valeur dans cette phrase, c'est un constat : metteurEs en scène, collectifs, compagnies créent le plus souvent des projets de leur propre initiative et ne répondent que rarement à des commandes extérieures. C'est encore plus vrai pour les plus jeunes d'entre nous.

Donc, même si les théâtres rédigent parfois nos contrats, ce sont bien nos projets, et les années de boulot qu'il a fallu pour les mettre en place qui créent "les conditions de possibilité" de l'emploi artistique, mais aussi les conditions de possibilité des programmations scéniques, et plus largement du dynamisme théâtral belge francophone.

Ma santa merda ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Eh bien que selon moi, la meilleure manière, concrètement, de répondre à la crise et à la précarité des artistes de théâtre qu'on prétend aider ces jours-ci, ce n'est plus de les considérer simplement comme des "prestataires" dont il faudrait sauver quelques salaires, mais bien comme des créateurs d'entreprises théâtrales, des entreprises qu'il va falloir vraiment soutenir.

Augmentons provisoirement les aides ponctuelles à la création

Théâtres, associations, instances politiques, compagnies, créatrices et créateurs pourraient alors inventer des propositions qui ne permettent pas seulement de "limiter la casse", mais bien de donner un nouvel envol à leurs projets. Inventons de nouvelles solidarités et renflouons les caisses des compagnies les plus précaires, des créatrices et créateurs, pour qu'ils puissent, de leur propre initiative, relancer leurs répétitions, poursuivre leur travail de production, revenir vers les théâtres et les publics plus forts que jamais. Augmentons provisoirement les aides ponctuelles à la création, les bourses de développement de projet et d'incubation, les possibilités de visibilités professionnelles. Autorisons le report de toutes les sommes qui leur étaient attribuées durant la période de confinement, ouvrons un peu plus d'espace de programmation, attirons dans les deux années à venir de nouveaux publics, provoquons une dynamique enthousiaste. Prenons des risques ensemble, afin que les arts vivants soient plus vivants que jamais !

L'angoisse peut provoquer le repli sur des intérêts personnels. Mais elle a aussi une autre qualité, plus philosophique : elle est l'occasion d'une réflexion profonde sur les pratiques que nous menons. Scatologie ou eschatologie ? En considérant les artistes à leur juste place dans cette crise, dans les débats, dans la presse, nous leur permettrons de ne pas vivre cette période comme une "fin du monde", mais comme un moment de suspension dans la course effrénée de leurs calendriers de production. Ces trois points de suspension leur permettront d'écrire plus sereinement les nouvelles lignes de nos scènes théâtrales. Nous serions peut-être étonnés de constater la vivacité que cela provoquera.

"Artistes au centre ?", "Bouger les lignes ?" Espérons que si l'Histoire théâtrale belge bégaie, ce ne sera pas en rond, mais plutôt en spirale. Une spirale positive, qui avance. C'est un joli mouvement, la spirale, qui pourrait bien nous sortir de la merde.

  • PS : Ce billet d'humeur coloscopique ne reflète que ma propre opinion confinée du 24 mars 2020. Pour toute déclaration collective, référons-nous aux communiqués conjoints de la CCTA, RAC, CTEJ et Aires Libres. Particulièrement sensible aux problématiques de "statut d'artiste", je précise que ce texte ne remet pas en question l'importance de soutenir en priorité les artistes les plus précaires, celles et ceux qui cherchent à accéder ou maintenir leur statut. Protégeons l'emploi, protégeons nos droits, mais dans cette crise, ne nous arrêtons pas là.) Ces problématiques concernent aussi tous les autres artistes créateurs, musiciens, peintres, sculpteurs, etc. dont les voix méritent plus que jamais d'être entendues.