Dans une carte blanche publiée par la Libre ce 11 juillet, le professeur Franklin Dehousse, de l’Université de Liège se lamente de l’abandon "assez frappant" des mesures de protection anti-Covid, "spécialement par de nombreux jeunes".

Sauf à méconnaître une analyse sérieuse de la question qui attesterait que les jeunes sont, plus que d’autres, rétifs aux mesures prophylactiques, cette assertion ne repose sur aucune donnée scientifique ou vérifiable. Que les neveux du professeur lui aient déclaré que "le coronavirus, c’est un truc de vieux cons !" ou que la presse ait relayé avec délectation qu’un gros millier de jeunes avaient fait la fête sur la place Flagey à Ixelles, n’est pas de nature à permettre une telle caricature d’une frange importante et sensible de la population. Par définition ou par essence, la jeunesse est la période des tâtonnements, de la découverte, du collectif. Elle peut se doubler de certains excès. Mais considérer que les jeunes seraient moins enclins à respecter les recommandations en matière de santé que leurs aînés est largement abusif. Les internautes de tout poil, les aficionados de Twitter et de Facebook, peuvent aisément témoigner qu'il y a depuis l’imposition du port du masque, chez les "vieux cons", une part non négligeable de "très vieux cons", qui non seulement ne souhaitent pas respecter les règles en vigueur, mais font également la promotion décomplexée de la désobéissance en la matière. Ce qui, sauf erreur, est pratiquement absent chez les jeunes ; certains se contentant effectivement d’appliquer les règles en vigueur avec une certaine légèreté.

Mais, non content de tenir des propos approximatifs et non vérifiables sur la transmission du virus par les jeunes – ce qui dans le contexte anxiogène que nous traversons peut être considéré comme une attitude criminelle de leur part - le professeur Dehousse se targue d’en connaître les raisons : ils ne respectent ni leur famille, ni le personnel de santé, ni les travailleurs qui doivent prester malgré le confinement. Avec cette sanction qui devrait faire taire les impudents : "On a bien compris que la morale, la justice ou le simple altruisme ne les intéressent pas. Parlons donc de la seule chose qui les intéresse réellement : eux-mêmes".

Éducateur durant plusieurs décennies, avant de me consacrer à la défense des enfants, je veux témoigner de la légèreté coupable de ces propos. Jamais, je n’ai décelé, chez aucun jeune, un manque de respect pour sa famille. Mêmes placés en institution spécialisée après avoir été abandonnés, même au fond d’une cellule pour avoir contrevenu au bon ordre social, la famille reste pour tous les jeunes l’Institution sacrée au long cours, même si les aléas de la vie les en ont momentanément éloignés. Quant à considérer les jeunes n’ont pas de morale, ne sont pas empreints de justice et ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, je renvoie simplement l’auteur, et ses paroles blessantes, aux milliers d’animateurs et animatrices bénévoles qui s’activent aujourd’hui dans des centaines de camps et de stages pour enfants, aux dizaines de milliers de manifestants pour la défense du climat il y a quelques mois, ou à leur mobilisation récente lors du rassemblement contre le racisme et les violences policières.

Dans un petit essai, paru déjà il y a bien longtemps (Les Apaches des parkings, Adolescents des villes et des ghettos. Éditions Labor), j’évoquais le côté universel de ce genre de balivernes. Il y a plus de 2000 ans déjà Socrate déclarait que "nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans !". Je relevais alors que cette anecdote démontrait la pérennité d’un phénomène constant dans l’histoire de l’humanité : à chaque génération les adultes considèrent que leurs enfants sont devenus plus agressifs, plus insolents, et moins respectueux qu’ils ne l’étaient à leur âge. Franklin Dehousse, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne, n’échappe pas à la banalité. Et c’est regrettable.

Plus grave encore, le professeur Dehousse rend responsable la jeunesse entière de l’effroyable crise économique, dont nous commençons seulement à ressentir les terribles conséquences. C’est parce qu’ils ne respecteraient pas les consignes de sécurité sanitaire que leurs études et leur avenir seront compromis, que le déficit de l’Etat sera colossal, que la pauvreté minera l’existence de toujours plus de familles et que la crise économique fera les ravages jamais connus que nous craignons tous. Comme si la situation d’avant l’apparition du virus laissait entrevoir un avenir radieux à cette jeunesse multiple que le professeur Dehousse ne semble connaître qu’à travers ses "neveux chéris". Non, Monsieur le professeur, la vie scolaire ne se vit pas partout et tout le temps "dans le confort" comme vous semblez le croire. Non, la spirale de la pauvreté n’a pas attendu vos constats d’arrière-garde pour toucher durement bon nombre des jeunes que vous stigmatisez aujourd’hui, sans que nous ayons collectivement imaginé des solutions pour les en prémunir. Non, les emplois que l’imprudence sanitaire que vous croyez déceler chez les jeunes devrait éliminer ne leur sont déjà plus accessibles depuis bien longtemps.

Quant à penser que c’est en les traitant d’imbéciles, même pour les opposer aux vieux cons que nous sommes, que nous appréhenderons le bon sens commun, qui nous permettra de lutter ensemble pour combattre la maladie et les conséquences dramatiques qui en découlent, je dirais simplement que je doute !