Une chronique d'Étienne de Callataÿ, économiste (1).

J’ai plein de défauts mais j’ai une grande qualité, je ne mens pas." Il est vraisemblable que ceux qui ont lu Yoga, le dernier ouvrage, à base autobiographique, d’Emmanuel Carrère, auront été frappés par cette affirmation, d’autant plus que l’auteur insiste sur ce trait. Mais si l’auteur ose montrer de manière crue une large part de sa faiblesse humaine, il a simultanément pris une certaine latitude avec les faits, à en croire la mise au point rédigée par son ex-épouse. Dire toute la vérité n’est pas aisé.

Le documentaire Ceci n’est pas un complot de Bernard Crutzen, au succès interpellant, peut être décrypté de multiples manières. Pour ma part, je veux penser que c’est mus par un désir légitime d’efficacité et pour rassurer la population que les décideurs politiques ont parfois minoré les incertitudes scientifiques et cédé à la tentation de la dramatisation. Dire la vérité avec toutes les nuances a été vu comme risqué dans des circonstances aussi graves. Mais, en même temps, la demande de vérité est là, qu’illustre tristement le silence sur le pourquoi de la limitation à 15 fidèles par cérémonie religieuse, sans prise en compte de l’espace disponible comme c’est le cas dans les magasins.

La difficulté de dire la vérité n’est en rien l’apanage des politiques. Le monde de l’entreprise la connaît aussi. Prenons le moment délicat de l’évaluation des collaborateurs. Le département des ressources humaines d’une entreprise avait introduit dans le formulaire ad hoc une courbe de distribution de forme dite normale, ou en cloche, symétrique. Le superviseur était invité à positionner sur cette courbe la performance relative de chaque membre de son équipe. Il en est ressorti que l’immense majorité des évalués étaient sur la partie droite de la courbe, donc meilleurs que la moyenne ! La vérité est parfois trop violente à dire.

"Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté." Heureusement, Marc Raisière, le patron de Belfius, n’a pas connu le sort prédit par Guy Béart, mais mal lui a pris d’avoir osé poser la question de la soutenabilité financière de nos cafés et restaurants, à la densité beaucoup plus élevée qu’en Allemagne ou aux Pays-Bas. Que beaucoup dans l’Horeca affichent des comptes de résultats bien faibles, que la fraude fiscale y soit encore bien présente, malgré les caisses dites intelligentes, et que le secteur doive compter sur des mesures anormales d’allégement de TVA ou de cotisations sociales, voilà des signes indicateurs d’une mauvaise santé économique invitant à souhaiter une "vague d’assainissement".

Quel est le sens d’avoir de l’argent public canalisé vers les entreprises d’un secteur difficile sans appliquer un filtre de viabilité ? Et ne serait-il pas souhaitable de mettre en garde celles et ceux qui se lancent ou se relancent dans un secteur surencombré, s’exposant de la sorte à une probabilité plus élevée de devoir vivre les affres de la faillite ? S’interroger sur l’hypertrophie potentielle d’un secteur, loin d’être dénigrant, est faire œuvre utile, mais c’est difficile alors que l’on sait pertinemment que la faillite se doit d’être une réalité dans une économie qui connaît progrès technologiques et mutations de la demande.

Notre ministre des Finances, M. Van Peteghem, est un homme intelligent, et quand il dit qu’il va s’attaquer à nos bien trop nombreuses "niches fiscales", préférant un impôt au taux plus bas mais plus uniforme, il fait preuve de courage. En effet, cela demandera de s’opposer aux lobbys qui se retrouvent derrière ces traitements dérogatoires, de faveur. Pourtant, il s’est distancé de M. Raisière, disant que "ses propos n’étaient pas intelligents". C’est dommage, mais cela invite à une introspection : si dire la vérité est si difficile, n’est-ce pas parce que nous avons du mal à l’entendre ?

Titre de la rédaction. Titre original : "La difficile vérité".

(1) etienne.decallatay@orcadia.eu