Une opinion de Damien Taymans, enseignant de français en secondaire.

D… peste, il vocifère à l’encontre de l’équipe médicale qui n’est qu’une "bande de bras cassés". Furibond, il s’agite, il fulmine, il vitupère. On ne lui fera pas à l’envers, cette chambre particulière, elle figure dans son contrat d’assurance hospitalisation. Il y a droit, point final. Il argumente comme il peut. Il se réfère à de la paperasserie, il invoque la loi, il en appelle aux Droits de l’homme, aux privilèges du citoyen, de l’honnête citoyen qui casque toute l’année pour voir le fruit de son travail ponctionné par l’état. Comme un naufragé à sa bouée, D… s’accroche à son bon droit, à ce lit, à ses draps, à son alèze, à son oreiller. Dans son emportement, il éructe des mots puissants, qu’il sait féroces et incisifs. Branleurs. Incapables. Incompétents. Tout un chapelet de qualificatifs colorés qui traduisent son sentiment d’injustice.

Élise est revenue de tant de batailles face à des malades souffreteux, des proches effondrés, des gâteux colériques, des patrons dictatoriaux qu’elle conserve son sang-froid et essaie tant bien que mal de faire entendre raison au récalcitrant. En son for intérieur, elle lui pardonne déjà en raison du trouble qu’il manifeste.

Même dans le brouillard, il applaudissait

D… est frappé par l’amnésie. Pas une sévère, juste un Alzheimer à court terme et du genre sélectif. Il a oublié qu’il y a à peine quelques mois, il se postait tous les soirs, à vingt heures pétantes, sur son balcon pour applaudir à pleines mains les acteurs du monde hospitalier, du temps de la grande Peste. Il les bénissait, il les chérissait virtuellement, il avait quelque pensée émue pour ces "héros du quotidien" qui revêtaient dans son esprit une silhouette aux contours vagues. Il imaginait leur force, leur courage, leur abnégation à combattre "sur le front" pendant qu’il repassait plusieurs fois avec des lingettes alcoolisées sur la poignée de sa porte pour en effacer tous les germes potentiels. Il avait suivi le mouvement et s’y adonnait soir après soir ; il connaissait même un élan de tristesse lorsque les hourras se faisaient trop mous dans sa rue. La trouille au ventre, c’était sa manière à lui d’exorciser ce vilain démon, ce monstre viral qui frappait pas très loin de chez lui, à ce que serinaient les informations. Il s’est d’abord rassuré de son exotisme puis s’est apaisé devant l’appétit du virus pour les petits vieux. Mais progressivement, sans qu’il ait pu l’expliquer, son inconscience a cédé la place à une inquiétude de plus en plus vive, elle-même supplantée par la peur. Alors, pour la chasser, il applaudissait à tout rompre et à heure fixe, partageait la colère des médecins à qui on ne donnait pas assez de moyens et versait parfois une petite larme devant un reportage qui couvrait l’avancée de l’épidémie dans un pays voisin. Cela avait tourné à l’obsession : il vérifiait d’un œil méfiant les comptes d’apothicaires concernant les victimes, il sacrifiait sa liberté de mouvement pour un ennuyeux confinement et échafaudait, semaine après semaine, de nouvelles théories faites de complots fomentés par les gouvernements, de médications alternatives étonnamment passées sous silence et de guerres bactériologiques organisées par tel ou tel peuple. Mais, même dans le brouillard, il applaudissait. Tous les soirs. Pour remercier ceux de la première ligne qui lui permettaient de profiter, loin du champ de bataille, de son antre douillet. 

Après quelques mois

Depuis, de l’eau avait coulé sous les ponts. La grande Peste s’était doucement évanouie dans son quartier, dans sa ville, dans sa province, dans son pays. L’espoir était revenu, le confinement avait cessé et il avait repris, non sans mal, une existence des plus normale. Après quelques mois, les stigmates de sa peur s’étaient atténués et il avait occulté son angoisse à l’égard de son voisin, de son chef, de son facteur. Il avait également, dans le même élan, refoulé son admiration. D… était coutumier du fait. Quelques années auparavant, il s’était senti l’âme d’un policier quand celui-ci livrait une lutte terrible contre des enrubannés qui venaient se faire exploser pas très loin de chez lui. Il avait jugé ça d’un œil goguenard avant de ressentir dans ses tripes la naissance d’une angoisse puis d’une irrépressible peur. Quelques temps après, les "Mort aux vaches" avaient de nouveau fleuri dans sa bouche et l’incapacité légendaire des forces de l’ordre était redevenue un sujet de plaisanterie quasi quotidien. Que voulez-vous, il est plus facile d’être antimilitariste quand la guerre est loin…

Élise, confrontée, comme le policier, au jour le jour, avec la misère, la souffrance, la mort, connaît par cœur tous ces mécanismes. Ceux qui ont animé des milliers de D… : elle a fait elle-même des comptes d’apothicaire pour additionner les corps qui ont transité par la morgue, elle a sacrifié sa vie de famille pour tenter d’aider d’autres à retrouver la leur, elle a applaudi en secret tous ses collègues, tous les anxieux qui ont connu le capharnaüm de l’hôpital dans lequel elle travaille, elle a pleuré à chaudes larmes lorsque la pression se faisait trop forte. Elle a souri aussi en entendant ses ovations qui agitaient sa ville et devant les paniers de viennoiseries que lui offraient des quidams, elle a prié lorsque les premiers malades ont quitté son service, elle a ri aux larmes pour décompresser aussi parfois. Mais surtout, elle n’a pas oublié.