Une opinion d'Eric Muraille, biologiste, immunologiste, maître de recherche au FNRS, attaché à l'ULB et collaborateur scientifique à l'UNamur.

Dans une récente opinion publiée par La Libre, François-Xavier Heynen appelle à sauver la science en la réformant. La crise du Covid-19 aurait révélé sa véritable nature et causé son naufrage. Il conclut : "La science et plus précisément les sciences du vivant (infectiologie, épidémiologie…) pourront-elles éviter de devoir rendre des comptes à la société ?"

Tout d’abord, on aimerait savoir en quoi les sciences du vivant (et accessoirement les chercheurs qui y contribuent) auraient démérité durant la crise du Covid-19. Le SARS-CoV-2 a été identifié et son matériel génétique séquencé 5 semaines à peine après la description des premiers cas de Covid-19 en Chine. Ce qui a permis le développement de tests de diagnostic spécifiques et l’identification des individus infectés. Ces tests permirent à plusieurs pays asiatiques (Corée du sud, Taiwan) de juguler l’épidémie sur leur sol dès mars-avril 2020. Pour mesurer les progrès scientifiques réalisés ces dernières décennies, une comparaison avec l’épidémie de SIDA s’impose. Les premiers cas de SIDA avaient été identifiés en 1981. Le VIH ne fut identifié qu’en 1984 et séquencé en 1985, date à laquelle les premiers tests de dépistage furent disponibles. Dans cette perspective, la crise du Covid-19 semble donc plutôt un révélateur des progrès réalisés en matière de détection et de contrôle des épidémies.

En quelques mois, de nombreux traitements du Covid-19 ont été évalués. Certains ont été écartés, comme l’hydroxychloroquine, et d’autres semblent prometteurs, comme la dexaméthasone. Un article publié le 8 juin par la revue Nature estime que les impopulaires mesures de distanciation sociale prônées par les scientifiques contre le Covid-19 auraient sauvé la vie de 2.8 à 3,5 millions d’individus en Europe. Plusieurs vaccins contre le Covid-19 sont actuellement en phase d’essai clinique et pourraient être disponibles dans un avenir proche. Enfin, de nombreux articles de vulgarisation ont été produits tout au long de cette crise par les experts pour tenter d’informer et d’éclairer le public.

De tout cela, François-Xavier Heynen ne nous dit rien. Il fait le reproche de "déclarations émises par des experts qui étaient ensuite infirmées par les faits". Il aurait été opportun de sa part de citer quelques exemples. Mais passons. Peut-on s’étonner que les experts se contredisent quand les médias demandent des prédictions à court terme ou des réactions à des informations non validées présentées sur des sites de prépublication ? Le scandale de la rétraction par le Lancet d’un article sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine, c’est avant tout une société privée, Surgisphere, qui a communiqué de fausses informations à des scientifiques. Quand ceux-ci s’en sont rendu compte, ils ont demandé la rétraction de l’article. En quoi la science est-elle fautive ? D’être basée sur la confiance ?

Si remise en cause il doit y avoir, c’est dans le traitement sensationnaliste de l’information scientifique par les médias ainsi que dans les exigences de certitudes de nos gouvernants. L’établissement des faits et des théories scientifiques repose sur la critique permanente, la controverse et la confrontation avec le réel. Un processus qui s’effectue sur un temps long et qui se marie mal à une urgence sanitaire, surtout si elle se mue en crise politique et place les chercheurs sous une forte exposition médiatique. La science n’a pas la prétention de produire des certitudes. Elle vise essentiellement à identifier les chaines causales des phénomènes afin de les expliquer. Ses prédictions se limitent à déterminer ce qui semble le plus vraisemblable sur base des connaissances disponibles.

Démocratie et science

François-Xavier Heynen oppose dans son texte la démocratie et la science, suggérant que cette dernière aurait été à l’origine de mesures liberticides inacceptables comme "le tracing, le confinement, la vaccination, les pouvoirs spéciaux, l’état d’urgence". Ce qui soulève une intéressante question : la place de la science dans la gouvernance de nos sociétés.

Dans les faits, l’information scientifique a été largement partagée tout au long de la crise. Tous les gouvernements ont eu accès aux mêmes informations. Chacun a pourtant géré cette crise de manière différente, avec une efficacité pour le moins variable. On est donc à l’évidence bien loin d’une "tyrannie de la science", telle que le dénonçait le philosophe Paul Feyerabend, ou même d’un rôle de conseiller privilégié du pouvoir par les scientifiques que semble dénoncer François-Xavier Heynen. Mais le danger d’une instrumentalisation de la science par le politique est quant à lui bien réel et loin d’être nouveau.

La plupart des études sur le rôle de la science dans la gouvernance moderne suggèrent que l’avis des scientifiques est principalement utilisé de manière symbolique par les politiciens pour légitimer leurs décisions. La science ne participerait que rarement au processus d’élaboration des décisions. Et quand elle est en trop flagrante contradiction avec les choix politiques, elle est tout simplement désavouée. Le président Trump a donné plusieurs exemples frappant de cette attitude durant sa présidence. Mais celle-ci n’est pas absente en Europe. Richard Horton, rédacteur en chef de la revue médicale Lancet, a récemment dénoncé la faillite des exécutifs occidentaux face à la pandémie de Covid-19 alors que son journal avait publié dès janvier des articles qui permettaient d’appréhender clairement ce qui attendait la planète si rien n’était entrepris pour contrer la diffusion internationale du SARS-CoV-2.

D’où vient cette fracture grandissante entre science et gouvernance ? Une partie de l’explication réside sans doute dans la conception extrêmement différente de la connaissance par les scientifiques et nos dirigeants. Les élites politiques ont, à de rares exceptions près, une formation en sciences humaines. Or, les humanités sont imprégnées par une conception "constructiviste", voir "relativiste" de la connaissance. Cette dernière est, au mieux, perçue comme une "vérité locale", construite par l’environnement socio-économique des chercheurs, voir même par leur genre. A l’extrême, cette vision mène à considérer qu’une "bonne science" se doit d’être démocratique dans son processus d’élaboration et de validation des connaissances. En d’autres termes, la validité d'une observation ou d'une théorie scientifique pourrait être décidée par simple référendum populaire. A l’opposé, les sciences naturelles sont dominées par une vision "réaliste" de la connaissance. La confrontation permanente des théories avec le réel permet une hiérarchisation de celles-ci et une démarcation nette entre science et pseudoscience.

Le dialogue entre les humanités et les sciences naturelles n’est pas simple. Réduire la fracture entre ces deux positions, permettre de réels échanges, nécessite de refaçonner un socle conceptuel commun. La séparation stricte des programmes des facultés de sciences humaines et de sciences naturelles est le reliquat d’une époque où l’humain était perçu comme séparé de la nature. Il serait judicieux que ces facultés partagent désormais une partie de leurs formations, afin que les prochaines générations de décideurs politiques et de scientifiques soient à même de nouer un réel dialogue en vue de mieux gérer les futures crises.