Une opinion de Jean-Pierre De Rycke, ancien directeur du musée des Beaux-Arts de Tournai, commissaire de l’exposition "Dalí-Pitxot. Une amitié au cœur du surréalisme" au musée des Beaux-Arts de Tournai (hiver-printemps 2017).

"J’étais donc un homme maintenant en 1929". C’est avec ces mots que Dalí introduit dans sa Vie secrète le récit d’un été passé à Cadaqués cette même année et qui révolutionnera à la fois son art et sa vie.

1929, année de crises (le grand krach boursier du mois d’octobre…) et de révolutions amoureuses ou esthétiques…

Le jeune Dalí vient de se faire connaître dans les milieux parisiens qu’il commence à fréquenter depuis son tout premier voyage en 1925. Il a vingt-cinq ans et la vie s’offre à lui. Un soir, il rencontre le poète belge Camille Goemans qui deviendra son galeriste tout comme il est déjà celui de Magritte. Goemans l’emmène dans un bal où il le présente à Paul Eluard qui lui promet de venir l’été suivant à Cadaqués.

Goemans débarqua le premier en Catalogne. Quelques jours après, il fut suivi par René Magritte - alors aussi au début de son ascension - et sa femme Georgette, puis Luis Buñuel. Paul Eluard annonça enfin sa venue avec sa propre épouse d’origine russe, Gala, revenant de convalescence en Suisse. "En quelques jours, dit Dalí, je fus entouré pour la première fois par un groupe de surréalistes qui accouraient attirés par l’étrange personnalité qu’ils venaient de découvrir." Précisant qu’ils ne venaient vraiment que pour lui, car Cadaqués n’offrait alors aucune des commodités d’une villégiature et que lui-même y logeait chez son père, secoué par ses habituelles crises de rire.

Un matin donc où il se tordait de rire, une voiture s’arrêta devant la maison de son père sur la plage du LLané. Paul Eluard en descendit avec sa femme, avant de s’installer presque aussitôt à l’hôtel Miramar situé à quelques dizaines de mètres à peine, un peu sur la hauteur de la baie.

Le lendemain, la bande d’amis se réunit de nouveau à la plage face à la maison paternelle du peintre et la discussion s’engage cette fois sur le dernier tableau de Salvador – l’un des tout premiers surréalistes, encore inachevé - "Le jeu lugubre" (ainsi baptisé par Eluard lui-même) dont les allusions scatologiques font soupçonner le Catalan de coprophagie. Rien que ça ! Pour en finir avec le doute et régler une fois pour toutes cette question "très grave", Gala sollicite un entretien à Dalí le jour suivant au soir et rendez-vous est pris pour une promenade au cap de Creus, une réserve naturelle à l’allure désertique et fantastique située juste à côté de Cadaqués.

Déjà, Salvador ne tient plus en place pour elle, multipliant les attentions et les égards au risque d’éveiller la jalousie de son mari.

Russe, elle réveille aussitôt ses souvenirs d’enfance et "intra-utérins" ressuscitant la figure profondément enfouie de Galutchka (diminutif de sa future femme), la petite fille russe fantasmée du théâtre optique de son maître d’école à Figueras, monsieur Trayter, qui réapparaîtra plus tard encore sous la forme de Dullita (au nom sucré), autre gamine rencontrée par hasard dans sa plus tendre enfance et sur laquelle il projeta ses premiers délires amoureux. Et puis Picasso, son modèle numéro un, n’a-t-il pas lui aussi épousé une Russe ?

C’est tout le processus quasiment biologique et organique de sa métamorphose amoureuse, de la conversion de sa chrysalide encore mal définie (on lui prêtait auparavant une relation plus qu’ambiguë avec Garcia Lorca) en un splendide papillon aux ailes épanouies et couleurs éclatantes que nous livre en image son premier grand tableau célèbre (Le grand masturbateur) réalisé dans le prolongement de cet oracle amoureux, de cette authentique révélation érotique.

Suivant de près le principe même du baroque, auquel renvoie la propre étymologie du terme – "perle irrégulière" - Dalí célèbre les convulsions de la nature, fruit du principe purement organique de l’instabilité permanente de la matière, en constante évolution et transformation sous l’effet des forces de contraction physique ou de mutation chimique. Dans le même esprit, le goût inné pour la difformité et les monstres a toujours été une tradition de cour espagnole.

Ainsi, à partir d’un des rochers fantastiques à forme humaine du Cap Creus totalement déserté et où, tel le loup aux yeux phosphorescents de sa fable russe enfantine, il a emmené sa belle pour mieux la séduire à l’insu de tous, le peintre provocateur nous raconte le principe même de la vie, de « sa » vie. De la forme minérale anthropomorphique prenant les traits - ou non, car c’est une pure allégorie - de Paul Eluard lui-même, le mari cocufié, semble s’extraire un visage féminin qui dirige ses lèvres vers les parties génitales d’une anatomie masculine dont on ne perçoit que la partie inférieure au bassin.

La scène en soi semble également la transposition parfaite du récit biblique de la Genèse dans lequel Eve, la première femme, surgit de la côte du premier homme, Adam. D’ailleurs, la forme du rocher qui inspira ici Dalí fait justement penser à une côte voire une côtelette, autre fantasme culinaire récurrent de l’artiste. Un rocher que l’on a d’ailleurs parfois rapproché d’un détail du « Jardin des délices » de Jérôme Bosch, le peintre favori de Philippe II d’Espagne.

Quant à Magritte...

Mais pendant que Dalí tisse ainsi sa légende et batifole follement de rocher en rocher, que fait Magritte ? Il peint pardieu ! Oh pas grand-chose. Une seule toile inspirée de son lieu de villégiature, mais révélatrice de ce qui unit et sépare à la fois les deux principaux représentants de la peinture surréaliste. Comme par une sorte de prémonition globale, il l’appelle "Le temps menaçant". Fait-il alors allusion à la marche inquiétante du monde, le fameux krach approche à grands pas ou plus prosaïquement à un simple épisode climatique sublimé de façon artistique ?

Qu’y voit-on ? Le décor naturel est pratiquement identique, pourrait-on dire, à celui de Salvador dans sa toile à peu près contemporaine : une évocation de la mer méditerranée et du cap de Creus qu’il a évidemment lui aussi visité. Sur l’étendue d’eau peu agitée qui s’étend à l’infini, partiellement délimitée en anse de panier par un littoral rocailleux au premier plan et les sombres promontoires du cap qui se déclinent en dégradé vers l’horizon, semblent s’appesantir – la menace ? – de grosses masses nuageuses en grisaille - légèrement estompées comme une apparition ou une émanation - qui n’en sont pas car elles ont pris la forme d’objets banaux du quotidien ainsi détournés de leur fonction naturelle : un torse féminin accolé à un trombone (souvenir d’académie – les plâtres - et du folklore local – fanfares, brocante - ?) et une chaise en paille et bois tourné (dont les motifs en balustre forment déjà une des obsessions plastiques du surréaliste belge), autant de figures issues du répertoire le plus prosaïque et à la connotation érotique plus que douteuse contrairement à ce qu’ont pensé certains exégètes (notamment pour le trombone).

A sa manière, Magritte lui aussi explore le thème de la métamorphose – peut-être sous l’influence immédiate des curiosités naturelles du cap de Creus qu’il vient de découvrir – mais le rapporte à un autre phénomène naturel bien connu depuis la nuit des temps : les simulacres que prennent la forme de certains nuages quand on les observe attentivement. Le philosophe Lucrèce dans l’antiquité ("De rerum natura") et le peintre Mantegna à la Renaissance citaient déjà ce phénomène, sorte d’illusion optique, dans leurs créations respectives.

Mais quand Dalí le mégalomane est totalement monarchique et aristocratique dans son approche, cherche la transcendance, l’unique, l’absolu, l’exceptionnel et le sublime – jusque dans l’individualisme de son dessin -, Magritte au contraire ne peut cacher sa belgitude tristement et banalement démocratique, un consensus de forme populaire et multiple, une dépersonnalisation totale de la touche largement neutralisée et banalisée qui prend sa source dans la nécessité de produire l’effet immédiat pour le plus grand nombre sous la double influence de son travail original de publiciste et, de manière plus éloignée sans doute ou inconsciente, des canons officiels de l’image de propagande communiste (mouvement auquel il adhérera officiellement dans le sillage d’André Breton).

Et quand Dalí déroule son univers de chaleur, de gaieté et de joie, développe un onirisme de type ésotérique, alchimiste, hermétique et proprement d’initiation, le peintre belge ne s’intéresse qu’au seul mystère de l’inconnu et de l’insolite.

Magritte voulait faire essentiellement de la philosophie – teintée d’humour et du rabâché sentiment d’autodérision à la belge. Au fond, il est le précurseur du "conceptuel", c’est-à-dire de ce détournement historique général des arts de leur plasticité intrinsèque et de leur valeur esthétique fondamentale (la recherche du beau) vers une fonction purement signifiante (sémantique) ou insignifiante, un principe de transmission visuel et utilitariste d’une pure idée ou notion, l’avènement de la pensée « sociologique » en image.

Dalí, lui, est un super maniériste et un érudit qui adore les bizarreries, les caprices et les accumulations, en quoi il se rapproche évidemment de Jérôme Bosch, un attardé moderne et tragi-comique des cabinets de curiosité des palais du siècle d’or dont il aurait voulu être le maréchal de la cour (aposentador mayor) à l’instar d’une de ses idoles préférées, le grand Diego Velasquez.