Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école secondaire s'exprimant à titre personnel.

Dans une intéressante analyse publiée ici le 30 novembre, Philippe Paquet évoquait le "trumpisme sans Trump". Celui-ci parti, restent les adeptes de différentes pensées qui convergeaient à travers l’opportunité qu’était Trump. Cet angle d’analyse est assez inquiétant.

Trump a largement utilisé le mensonge - ou mieux sans doute, l’affirmation de ce qui lui passait par la tête comme étant la vérité, changeante si nécessaire. Dans sa prodigieuse analyse de la montée du totalitarisme en URSS et en Allemagne nazie (un texte politique essentiel avec ceux de Tocqueville), Hannah Arendt écrit : "Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint [en 1933] le point où elles croyaient simultanément tout et rien, que tout était possible et que rien n’était vrai. La propagande découvrit que son auditoire était prêt à tout moment à croire le pire, quelle qu’en fût l’absurdité, qu’il ne répugnait pas particulièrement à être trompé, puisqu’il pensait que, de toute manière, toute affirmation était mensongère. Les leaders totalitaires fondèrent leur propagande sur le principe psychologiquement exact qu’on pouvait faire croire aux gens les déclarations les plus fantastiques un jour, et être sûr que, si le lendemain on leur donnait la preuve irréfutable de leur fausseté, ils se réfugieraient dans le cynisme : au lieu d’abandonner les chefs qui leur avaient menti, ils protesteraient qu’ils avaient toujours su que la déclaration était mensongère, admireraient les chefs pour leur intelligence tactique supérieure."(Arendt, Hannah, Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard, 2002, p. 709. (4) p.712. (5) p.716.) Même la cohérence interne a disparu, alors qu’on s’étonne du soutien des hyperconservateurs chrétiens à un président peu moral : "Aucun communiste bon teint n’avait l’impression que le parti ‘mentait’ lorsqu’il préconisait publiquement une politique donnée et qu’il soutenait exactement le contraire dans le privé."(Arendt cite Kravchenko, J’ai choisi la liberté (p. 711).) Car "la source des critères de jugement [du spectacle politique] n’est plus dans la qualité de la représentation ; elle réside dans la personnalité de l’acteur. […] Forcé de choisir entre le talent et la sincérité, c’est pour cette dernière qu’opte une grande partie du public. On tolère alors sa maladresse et son évidente inaptitude"(Riesman, David, La foule solitaire. Paris, Arthaud, 1964 (Yale, 1950), pp. 264-266. (7) p. 273.).

Nous y sommes exactement : un monde incompréhensible pour beaucoup, où rien n’est vrai, où l’on est prêt à croire le pire. Vrai et faux perdent sens puisque toute affirmation serait mensongère et simple tactique dans la lutte pour l’objectif réel. On est désarmé quand nous croyons "que l’énormité même des mensonges les dénoncerait et, d’autre part, qu’il serait possible de prendre le Chef au mot et de le forcer à tenir ce qu’il disait". C’est ainsi que le mur face au Mexique a été moqué alors que le projet avançait ou que les discours des recruteurs terroristes sont classés sans suite comme "absurdes". Comme on a cru qu’Hitler ne faisait "qu’exagérer" dans ses discours, alors que Mein Kampf contient déjà tout son programme, y compris le génocide.

"Tout est pourri"

L’équipe qui entoure un tel leader est bien consciente des énormités (les Républicains l’étaient) mais leur "cynisme moral repose sur la conviction que tout est possible". En ce compris, une fois la farce terminée, de reprendre ses billes et de continuer d’une autre manière le vrai projet. Ainsi risque-t-on de voir les pro-Trump reprendre leurs activités en fonction de leurs intérêts (très probablement gains personnels ou instauration d’un pouvoir religieux) tout en se démarquant de lui. "Hitler ? Connais pas !" C’est d’ailleurs une des pièces maîtresses de l’analyse d’Arendt à propos de Eichmann : un nombre certain de dignitaires nazis avaient trouvé une "opportunité" de progrès social personnel dans le nazisme et étaient prêts pour un "après Hitler (Même Himmler semble avoir été dans ce cas. )".

Ajoutons que les laissés-pour-compte de ce monde complexe sont "prêts à rejoindre tout mouvement politique fondé sur l’indignation. Ce monde qui leur refuse une place, ce monde qui les accable de messages leur rappelant leur inadaptation, ne leur paraît pas digne d’être sauvé". Ainsi les totalitarismes soviétique et nazi aussi bien que d’autres en apparition aujourd’hui ne font pas peur par les risques qu’ils génèrent, puisque de "toute façon", "tout est pourri". De l’indignation, on passe à une conclusion sans rapport et qui ne fait qu’aggraver les choses au lieu de chercher à les résoudre.

Cohérence, étayage clair des positions, travail de communication pour rendre enjeux et solutions compréhensibles par tout un chacun (malgré les inévitables courts-circuits des nombreux ego sur les réseaux sociaux, toute la tribu des "yaka"), parfaite honnêteté sont quelques pistes de lutte contre ces dérives. Où en est-on chez nous ?