Une chronique d'Eric de Beukelaer.

Dans son nouvel ouvrage, François De Smet compare les rites religieux à un "jeu devenu trop sérieux". Mais la quête religieuse de sens est bien plus que cela. 

Et si la religion était un jeu devenu trop sérieux ?" Telle est la thèse de Deus casino, le dernier ouvrage de François De Smet. Le philosophe et actuel président du parti Défi s’explique : "Le jeu permet de faire des allées et venues entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, sans vous donner l’impression que vous êtes schizophrène ou fou. Les gens qui sont investis dans un jeu, le font de manière très sérieuse." Les religions seraient, selon son hypothèse, "une réunion rituélique dont on connaît les artifices, qui peu à peu, par la répétition, par le temps, devient quelque chose dont on a oublié la racine ludique. Un jeu qu’on prendrait trop au sérieux".

François De Smet est une personnalité que j’apprécie. C’est donc en toute amitié que je lui objecte que - selon moi - son analyse s’embourbe à la surface des choses. Que les rites religieux aient quelque chose du jeu, parfois trop sérieux (d’où les stériles querelles sur le sexe des anges), n’est guère un scoop. Ceci n’est cependant en rien le propre de la religion. Pensons au sport et les sommes folles dépensées pour un jeu de ballon. Voyons la politique et ses petits jeux de pouvoir. Sans oublier la finance-casino, avec ses joueurs fous déguisés en costume trois-pièces… Comme d’autres animaux, l’humain est un animal ludique. La différence est que, de par sa nature spirituelle, l’homme se prend parfois au jeu. Alors, au lieu de construire, le jeu peut détruire. Pour nous dévorer, le démon du jeu a bien des cartes entre ses mains. Pas convaincu ? Relisez Le Petit Prince, médusé devant toutes ces "grandes personnes" (allumeur de réverbère, homme d’affaires…) prisonnières de leur jeu sur leur triste petite planète.

Si les religions charrient leur part de jeu, leur source jaillit bien en amont. À l’instar de l’art et de l’humour, l’origine du questionnement religieux naît de l’expérience de la contingence du réel face à l’absolu de ses enjeux. Dans un monde baigné de finitude, d’où vient l’impératif de vérité, bonté et beauté ? En clair : pourquoi la vie a-t-elle du sens ? Il se contredit, en effet, celui qui prétendrait que la vie n’a pas de sens - vu que son affirmation se veut… sensée. Le "sens des choses" s’impose à nous. D’où l’interrogation : d’où vient ce sens ? quelle est sa Source ? Depuis l’origine de l’humanité, le singe nu creuse cette interrogation existentielle. De façon naïve d’abord et puis plus réfléchie. Avec des réponses tantôt matérialistes (le sens s’auto-génère de la matière, comme par génération spontanée : Épicure, Feuerbach…), tantôt immanentistes (le réel est sens : bouddhisme, Spinoza…), tantôt déistes (une transcendance impersonnelle ordonne le cosmos : Aristote…), tantôt théistes (une Transcendance personnelle est créatrice). Jusqu’à l’expérience du dévoilement de cette Transcendance dans l’histoire humaine. Et, pour les chrétiens, sur le visage de Jésus-Christ.

J’inverse donc la thèse de François De Smet. La religion ne découle pas d’un "casino". C’est l’oubli actuel de la dimension religieuse de l’existence, qui naît d’un jeu se prenant trop au sérieux. Grisé par les découvertes de la science et les prouesses de la technologie, l’humain joue au nombril du monde. Plus rien ne lui résiste. Tout se plie à son bon vouloir. Avec l’écosystème comme plaine de jeu, l’économie comme roulette russe, la morale comme masque du narcissisme et la vérité, comme poker menteur de l’opinion. Plus besoin de religion quand l’homme joue à Dieu… Et puis - soudain - ce minuscule petit virus nous réveille à la finitude de notre condition. Loin de moi l’idée de me réjouir de cette crise sanitaire majeure et des drames qu’elle charrie, mais cette pandémie nous recentre. Et rappelle le véritable enjeu de l’existence : la vie est éphémère et la quête religieuse de sens, bien plus qu’un jeu.

Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer/