Une opinion du Dr Geneviève Guillaume, chirurgienne et membre du département de bioéthique de l'UNamur.

Chaque soir à 20 heures, la population manifeste avec entrain sa sympathie envers les soignants. Si certains accueillent chaleureusement ce soutien bon enfant, d’autres s’insurgent pour diverses raisons : oublis d’autres humbles travailleurs eux aussi indispensables, cynisme des décisions politiques antérieures qui ont privé les soins de santé de moyens indispensables, sacrifice des soignants mal protégés, pertes de revenus non compensés, et cetera. Pourquoi les soignants refusent-ils ces hommages, et donc ce rôle de héros ? Quel est le sens du héros dans notre société ?

Les soignants se considèrent-ils comme des héros ?

Depuis l’Antiquité, le héros personnifie les valeurs viriles et guerrières d’audace, d’abnégation, d’absence de peur. Ce héros s’inscrit dans un cadre communautaire précis. Il embrasse les intérêts particuliers de la communauté et en renforce alors les valeurs. Il se doit de veiller à la sauvegarde de la société qui le glorifie. Á l’époque contemporaine, le rôle du héros est aussi de rassurer. Cette figure paternelle vient combler les incertitudes d’un monde devenu incompréhensible. On attend de lui qu’il se sacrifie pour permettre à chacun d’être correctement pris en charge. Cette vision utilitariste est intégrée par bon nombre de soignants dans la crise sanitaire actuelle. Plusieurs médecins "âgés" écartés par leur hiérarchie, ont exprimé leur frustration de ne pas être "au front".

Par contre, quand on s’adresse aux soignants en les identifiant à des héros, ils répondent souvent : "c’est mon devoir, je ne fais que mon travail, en répondant aux obligations morales et légales de ma profession". En effet seul leur importe de remplir correctement leur devoir.

Refonder les conditions d'une société juste

La figure du héros peut être simplificatrice, idéaliste ou manipulatrice. Les héros du quotidien, mis en avant par les médias, manifestent, au moins symboliquement, l’existence de choix altruistes possibles et alimentent ainsi un récit collectif encourageant le souci de l’autre. Positivement, cette glorification des comportements éthiques peut sublimer des personnalités en favorisant la créativité. A cet égard, on pourrait prendre comme exemple les médecins généralistes, en première ligne dans cette épidémie, obligés de prendre en charge des patients sans aucune protection. Ils ont imposé la consultation téléphonique de tous les patients, en évitant ainsi de se faire contaminer massivement au début de l’épidémie.

Le philosophe Rawls fait cependant remarquer que, dans une société solidaire et encadrée par des institutions justes, le comportement héroïque ne devrait pas être nécessaire. Suivant l’idée de Rawls, ceux que nous applaudissons chaque soir comme des héros sont donc en réalité des prestataires de soin qui tentent par tous les moyens, et souvent avec beaucoup de générosité et d’humanité, de gérer des problèmes dont les causes sont en réalité sociales, politiques et économiques.

C’est bien cela d’ailleurs que dénoncent les soignants quand ils déplorent le sous financement chronique des soins de santé ou les scientifiques quand ils se plaignent du manque de moyens attribués à la recherche fondamentale, annonciatrices de la catastrophe actuelle.

Je conclurai alors en paraphrasant Rawls : les actes héroïques, bien qu’importants, ne suffisent pas à établir les conditions de la justice. Ils vont dans le sens du bien commun mais ne peuvent lui servir de fondement. Au-delà des applaudissements, il faut agir pour permettre non seulement aux soignants, mais à chacun de nous, d’exercer humainement notre métier et ainsi aider à refonder les conditions d’une société juste.

Titre de la rédaction. Titre original : "Les soignants, ces héros…"