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Ce jeudi 10 janvier, cela fait trois ans que David Bowie est décédé. Un hommage de Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, auteur, notamment, de Petit éloge de David Bowie – Le dandy absolu (Editions François Bourin) et Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie (Alma Editeur). A paraître : Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné  (Erick Bonnier Editions).


Il est des êtres qui, bien que morts, semblent plus que jamais vivants, comme si le temps qui passe n’avait guère de prise sur eux, immortels parmi les mortels. Le paradoxe est, certes, vertigineux ! C’est le cas, précisément, de cette transgénérationnelle icône du pop rock, assortie de pop art, que fut David Bowie, emporté par un incurable cancer du foie, à l’âge de 69 ans, le 10 janvier 2016. Il y a donc, jour pour jour, trois ans déjà !

A cet apparent miracle que constitue cette sorte de survie après avoir pourtant franchi les arcanes de l’au-delà, c’est l’art – l’art en majesté – qui en assure, bien sûr, l’unique accès : seul lui, en effet, à cet étrange mais incommensurable pouvoir, quasi infini et proprement surhumain, presque divin, de conférer à l’essentielle finitude de la condition humaine, pour paraphraser le titre d’un célèbre roman d’André Malraux, cet esthétique gage d’éternité !

Blackstar : un testament musical et un sanctuaire métaphysique 

De fait : c’est avec ce chef d’œuvre testamentaire qu’est son ultime Blackstar, album sorti deux jours à peine, le 8 janvier 2016, avant son décès, que Bowie est ainsi passé, définitivement, à la postérité. Davantage : c’est là, en l’absence de toute tombe matérielle ou physique – puisque Bowie, à peine disparu, fut immédiatement incinéré et ses cendres ensuite dispersées dans la mer entourant l’île Moustique, où il s’était offert une résidence de rêve – comme son véritable tombeau, d’essence musicale.

Oui : le néant comme seul absolu ; un invisible, et donc indestructible, mémorial artistique, sonore et poétique, comme un intouchable sanctuaire métaphysique. Bref : une parfaite esthétique de la disparition !

Aussi, en ce sens-là, ne serait-ce pas forcer le trait que de dire, concernant ce Blackstar, ce que Marguerite Yourcenar écrivit, dans L'Île des morts de Böcklin, évoquant là l’un des tableaux majeurs de ce grand peintre :

Un jour, Böcklin a voulu construire à la Mort un palais qui fût digne d'elle. Mais quelle caverne, ou quelle cathédrale offrir à Celle qui est partout ?

Point n'est besoin de corruptible monument, du reste, pour ce monument de la culture contemporaine que fut de son vivant, et que demeure dans la mort, Bowie : la pierre, pas plus que le marbre ou le roc, ne peut enfermer le rock, qui, par définition, ne se contient pas. Le nom de David Bowie est la seule stèle possible, l'unique épitaphe qui vaille : raison pour laquelle Blackstar, ce chant funèbre et testament spirituel tout à la fois, s'avère, en définitive, le seul monument funéraire qui soit à sa taille.

Plus que jamais d’actualité donc, par-delà sa pertinence philosophique, ce mot d’un penseur, rompu à la phénoménologie, tel que Paul Ricœur lorsque, dans un des fragments d’un opuscule portant l’oxymorique titre de Vivant jusqu’à la mort, il disserte, tout en les distinguant, sur le "temps de l’œuvre » et le « temps de la vie" : "Qu’est-ce que mourir pour l’existant ? C’est dissocier dans le nom propre l’immortel du mortel en se retirant de l’œuvre pour lui achevée."

Eternelle mémoire

Ainsi, fait unique dans l'histoire de la pop music, David Bowie aura-t-il même réussi, un an après sa mort, à titre posthume donc, à se voir sacré "meilleur artiste" de l'année, et son disque Blackstar  "meilleur album", lors des Grammy Awards et autre Brit Awards, décernés en février 2017 !

C'est cela même, grâce à cette immortalité de l'art, l'éternité des génies : ils vivent à jamais, tel Mozart en sa pérenne fosse commune, dans le seul mais impérissable souvenir, impalpable et pourtant bien réel, de leurs admirateurs, dans l'unique mais inextinguible mémoire, immatérielle et cependant très tangible, du monde, si ce n'est de l'humanité.

C'était déjà là ce qu'énonçait le subversif mais docte Baltasar Graciàn, philosophe ayant vécu dans l'Espagne du Siècle d'Or, théologien féru de casuistique, dans son roman Le Criticon - "l'incomparable Criticon", comme le réputèrent tant Schopenhauer que Nietzsche - et, plus exactement encore, en sa "Crise XII", qu'il intitule, de manière très suggestive, L'île de l'Immortalité :

"Les grands hommes restent éternels dans la mémoire de ceux qui viennent (…) En sorte que les héros sont éternels et les grands hommes immortels."

Et d'ajouter aussitôt, ponctuant ainsi, de la plus belle façon qui soit puisqu'elle s'avère ici un savant dosage de sagesses stoïcienne et épicurienne, son discours sur la mort : "Voilà l'efficace et unique remède contre la mort."

Transcendance du sublime 

C'est donc à partir de ce contexte, philosophique et esthétique, qu'il faut comprendre, en dernière analyse, la mort de David Bowie, dont son ultime Blackstar constitue ainsi, au sommet de son art, à l'instar de Molière foudroyé en pleine représentation théâtrale, l'expression, post mortem, majeure. C'est cela même, scellée dans les célestes sphères de l'éternité, la transcendance du sublime, où la mort, en acquérant ainsi une valeur de beauté, se voit intégrée dans la représentation artistique !

Aussi, de Bowie pourrait-on aisément dire aujourd'hui, à bien considérer ce transcendantal Blackstar, ce que Marguerite Yourcenar, encore elle, écrivit hier à propos de Böcklin, toujours, et son insigne Île des morts : "Il voulut célébrer la joie, sa plus belle œuvre est funéraire."

Le dandy absolu 

Bowie, devenu ainsi, par son évanescente transcendance dans la mort tout autant que par sa concrète immanence dans l'art, un dandy culte et même, ainsi que j’ai naguère sous-titré mon Petit éloge de David Bowie, un dandy absolu. Car si, comme le professa Oscar Wilde en ses audacieuses et décapantes Formules et maximes à l’usage des jeunes gens, le dandysme consiste à faire de sa vie une œuvre d’art, et de sa personne une œuvre d’art vivante, alors David Bowie lui-même en est, à l’évidence, la quintessence. D’autant que, exemple unique dans les annales du dandysme, il réussit même, avec ce Blackstar, à faire donc là de sa propre mort une œuvre d’art.

Davantage : il est imperceptiblement passé là, en parfait accord avec la philosophie du dandysme, du corps artistique au corps spirituel. Tout est accompli : la vie achevée, et la mort parachevée. Mieux : c'est la vie qui, à travers l'art, se voit ainsi parfaite par la mort. Transcendance du sublime, en effet !

L'art de vivre et de mourir 

La leçon, d’un point de vue existentiel, s’avère, du reste, précieuse, tel un indépassable vade mecum pour les mortels que nous sommes. Car, comme l’écrivit Paul Morand, fin lecteur du stoïcien Sénèque, mais aussi exégète avisé des Ars moriendi et autre Tractatus artis bene moriendi du théologien et lettré Jean Charlier Gerson, il y a bien aussi, tout comme l’art de vivre, un art de mourir. Morand, dans son propre Art de mourir, livre aussi puissant que concis sur ce difficile sujet, écrit à ce propos, citant là Sénèque justement, mais aussi Shakespeare et son emblématique Hamlet, dont Bowie fit par ailleurs un jour sur scène, lors de l’une de ses représentations les plus théâtrales, une de ses allégories les plus saisissantes :" 'Qu'on est malheureux quand on ne sait pas mourir', disait Sénèque. Mais qui de nous sait mourir, qui de nous a pris le temps de méditer son futur trépas, préparé le congé qu'il prendrait des vivants ? Qui sait, dirait Hamlet, 'se donner quittance' ?"

Ces paroles de Morand, autre grand dandy devant l’Éternel, acquéraient là une vérité d'autant plus lourde de sens tragique qu'il avait déjà pu constater, dans ces mêmes pages, cette triste réalité : "(…) l'art de mourir se perd comme l'art de vivre et pour les mêmes raisons."

D'où, particulièrement bien adaptée, en la circonstance, à ce crépusculaire Blackstar de Bowie, cette bienveillante conclusion du même Morand : "Vénérons les mourants taciturnes, ceux qui ne livrent pas leur secret, ceux qui détournent de nous les yeux pour les fixer déjà sur l'invisible."

Lazarus, une marche funèbre à titre de requiem pour les temps modernes

Cette admirable leçon de vie tout autant que de mort, c'est en Lazarus, troisième plage de ce même Blackstar, que David Bowie en témoigne le mieux, surtout à la vue de son remarquable clip-vidéo, tout en spectrale flamboyance (on appréciera, là encore, l’oxymore), renversant tant dans la forme que dans le fond : un lancinant requiem pour les temps modernes, ce symbole de la christique résurrection telle que la relate l’Evangile selon Saint Jean, plus encore qu’une marche funèbre aux accents aussi poignants que contemporains. De toute dramatique beauté !

Ainsi, si cet immortel Blackstar s’avère bien, comme cet intitulé l’indique littéralement, une "étoile noire", signe de deuil par excellence, il se révèle bien plus encore, à l’instar de David Bowie en personne, comme le plus étincelant des astres, brillant encore de tous ses feux et à jamais, au mythique firmament des stars éternelles !