Une opinion de Jean-Pierre Derycke, Historien d'art (1).

Consternation. Le choc et l’effroi. Lundi, premier jour de la semaine sainte, la vision d’une cathédrale en flammes, l’une des plus emblématiques de la chrétienté, transformée le temps d’un soir en un gigantesque vaisseau de feu, monstrueuse "barque de Charon" malmenée sur les rives du Styx au milieu de l’enfer rougeoyant.

Spontanément, intuitivement, en ces temps d’obscurantisme fanatique, on revoit les événements apocalyptiques du 11 septembre à New York, et l’image ultra-symbolique de la flèche gothique incandescente basculant dans le vide avant de transpercer comme un glaive la voûte de l’édifice à sa croisée fait ressurgir dans nos esprits effarés celle du Boeing éventrant l’une des deux tours jumelles de Manhattan dans un fracas épouvantable de carlingue déchiquetée, de kérozène et de poussière.

Au-delà de la comparaison cependant - intention délictueuse ou pas – et du bilan humain heureusement incomparable, l’embrasement inimaginable de la première église de la "fille aînée de l’Eglise" doit remuer notre conscience et mettre en lumière – au-delà des ténèbres de l’instant - le sens caché que la tragédie recèle.

Prolongement de la civilisation grecque

En 1933, le quatrième congrès international d’architecture moderne (CIAM IV) s’était tenu à Athènes sous l’impulsion du Corbusier. Au retour, l’un de ses participants les plus illustres, Fernand Léger, donna à Paris en 1934 une conférence sous le titre évocateur "De l’Acropole à la Tour Eiffel". L’intention du peintre "constructiviste" était de présenter la plus grande prouesse technologique – triomphe absolu du positivisme scientifique - de l’exposition 1889, tenue dans la ville lumière, nouveau centre du monde, comme un prolongement de la civilisation grecque d’accueil dont le principal emblème, le Parthénon, manifestait la quintessence de son ancien génie architectural.

Près d’un siècle plus tard, ce n’est plus seulement l’extraordinaire maîtrise technique ou d’assemblage qu’il convient de louer à travers les deux monuments emblématiques du patrimoine européen, dans le registre antique ou gothique, cités dans notre titre, mais bien leur potentiel métaphysique de transcendance.

Par un stupéfiant glissement d’intention – le grand Dalí aurait parlé de coïncidence improbable – il se fait que l’un et l’autre "temple" de la foi se destinaient au culte d’une "vierge". C’est le sens même, en effet, du mot "Parthénon" qui renvoie à la pureté originelle d’Athéna, déesse de la sagesse et des arts, patronne de la cité athénienne, et il est fascinant de penser que la civilisation chrétienne occidentale qui succéda à l’antique, consacra l’un des ses lieux de prière les plus importants à la glorification d’une autre vierge, "immaculée conception" de celui qui donna son nom même à la religion dont notre continent européen a hérité. A ce propos, ce n’est sans doute pas un hasard non plus si la basilique Sainte-Sophie à Constantinople, cœur sublime et profané de l’Eglise byzantine et orthodoxe, l’autre poumon du christianisme, fut, elle aussi, dédiée à la "Sagesse" en hommage à son illustre devancière de l’Acropole.

De même que le Parthénon fièrement dressé sur son promontoire de pierre émergeant de la plaine attique, telle apparaît Notre-Dame de Paris comme une véritable "acropole chrétienne" fendant de son étrave les flots séparés de la Seine, conduisant le destin de son peuple et d’une civilisation qu’ils incarnent vers les idéaux de la foi, polythéiste en Grèce, monothéiste en France et en Europe.

Du sacré et du consacré

Le formidable émoi suscité par le martyre (litt. : "témoignage") et la "Passion", au sens propre comme au sens figuré, subis par la cathédrale de Marie en cette semaine de Pâques, à la charge métaphorique colossale, prouve bien que le "matériel" et la seule foi dans le progrès scientifique, déifié par les disciples d’Auguste Comte il y a cent cinquante ans, ne suffit pas, ne suffit plus pour assouvir les besoins et assurer la dignité d’une population mondiale abreuvée de consommation et de pur hédonisme en ce début du vingt et unième siècle. Que peuvent bien traduire son immense tristesse et désolation au terrible spectacle de la destruction des flammes, sinon que, au-delà des pierres fracassées et des charpentes parties en fumée, le plus important demeure l’esprit qui nous relie et la puissance de l’invisible étant à la fois ce qu’il y a de plus précieux et de plus fragile dans la mémoire des hommes ? C’est là le sens même du sacré et du consacré. Voilà pourquoi sans doute, prophétique, André Malraux clamait : "Le vingt et unième siècle sera spirituel ou ne sera pas".

A la première page de son plus célèbre roman désormais prémonitoire, Victor Hugo avait noté un graffiti grec découvert lors d’une de ses pérégrinations dans un recoin obscur de l’une des tours [de la cathédrale parisienne] : ΑΝÀΓΚΗ, que l’on pourrait traduire par "besoin", "aide" ou "nécessité". L’homme qui a écrit ce mot (qui sait, l’un de ces délégués byzantins venus demander avec l’empereur, l’an 1400, l’appui militaire du roi de France en faveur de Byzance assiégée ?), poursuivait-il, sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles [et] l’église elle-même s’effacera bientôt peut-être de la terre…

Plus que jamais, l’homme et l’humanité ont besoin du "secours" de la lumière pour combattre leurs ténèbres.

(1) : email : jp_derycke@hotmail.com