Opinions
Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école (s'exprime à titre personnel).


Rousseau comme les Grecs insistent sur la nécessité d’éduquer au système politique ; lois et mœurs devant correspondre pour être respectées. Peut-on demander à nos politiciens de s’en inspirer ?


Les suites des élections se font longues et les ennemis jurés, de part et d’autre de la frontière linguistique, devront bien se parler malgré les invectives électorales. De ce côté-ci, on a beaucoup péroré sur "la vague brune". Les conversations de vacances mêlent N-VA, Vlaams Belang, Trump, Johnson, Orban, Poutine dans un joyeux melting-pot "d’extrêmes droites". Mais faut-il s’étonner du succès de discours que nous appellerons plus modestement identitaires ?

Notre démocratie semble s’enfoncer dans une absence de projet commun construit, avec l’évidence (fausse, donc) que nous serions tous démocrates (1). Si elle devient un patchwork d’individus cherchant à jouir individuellement et réclamant des "droits", cela n’est pas la démocratie. Ce qui assure l’assise d’une société, sa légitimité pour imposer un droit protégeant les citoyens, c’est le sens cohérent qu’elle donne aux citoyens. En quelque sorte, une question déterminante pourrait être : "pour quoi voudrait mourir un citoyen aujourd’hui ?" Si, mis à part le projet de ne pas mourir et de jouir sans frein, la réponse est "rien", nous sommes mal !

Cela résout l’apparente contradiction qui fait que la plus riche et homogène des communautés semble la plus sensible aux propositions d’une droite bien à droite : il y a là un projet commun (fut-il imaginaire (2)) qui semble valoir la peine d’être défendu. Il y a un "nous".

Nos informateurs royaux seraient inspirés de lire Platon. À l’en croire, la démocratie est denrée périssable : "le peuple qui se veut libre ne connaît plus de mesure […] l’anarchie s’introduit partout […] à la moindre apparence de contrainte, les citoyens se fâchent et se révoltent, et ils en viennent à ne plus respecter les lois, afin de n’avoir absolument aucun maître" (3). Même Rousseau estime (4) que la liberté hors ce "nous" est une forme d’esclavage puisqu’elle se limite à suivre ses désirs. Ainsi vidée de sens, la démocratie s’affaisse et aboutit à la tyrannie : on en appelle à des "maîtres" rendant du sens et des limites claires. On peut évidemment discuter du bien-fondé de ces "sens" ou limites, mais de la Flandre à la Russie en passant par la Hongrie, on réaffirme des identités fortes. Autrement dit, la fuite en avant dans une démocratie sans autres projets qu’égoïstes fait le lit de mouvements identitaires. Soyons prudents : depuis la victoire de 45, confisquée - surtout dans l’aire culturelle française - par la "gauche" contre toute "droite", indépendamment de la réalité de ceux qui ont effectivement lutté contre les nazis, toute personne qui n’est pas "de gauche" est "facho" (ou "populiste", version 2.0). À abuser des termes, la réalité est brouillée, et finalement cette gauche contribue à banaliser des extrémismes parfois fascisants.

Rousseau comme les Grecs insistent sur la nécessité d’éduquer au système politique, lois et mœurs devant correspondre pour être respectées. Le décret Missions (1997) nous demande de "préparer les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures" (art 6.3).

Peut-on demander aux politiciens, ces "pères sociaux" (paraît-il), d’un peu correspondre à leur décret ? Des champions du droit de chaque particularisme dénoncés par leur coreligionnaire pour leur manque de démocratie (affaire El Yousfi) à ceux débordés par une démocratie interne anarchique (affaire Pauthier), en passant par ceux qui aboient au facho dès que cela ne plaît pas, se coinçant loin de toute solidarité, pluralisme et ouverture aux autres, quel exemple suivre ?

Dans un mois, j’accueille les élèves. Je leur dis quoi, je fais quoi avec le Conseil des élèves, l’EPC, etc. ? Seront-ils dans les conditions d’y croire ? Sinon, je reprendrai le discours du Roi : n’en déplaise aux démocrates républicains, il nous reste au moins ce modèle-là.

(1) Et humanistes : d’où peut-être la perte d’intérêt pour un parti démocrate humaniste et centriste, soit la parfaite non-identité.

(2) Il l’est peut-être moins dans la non moins riche et homogène Communauté germanophone, qui du coup fait son bonhomme de chemin sans bruit, sans éclat et sans extrêmes.

(3) Klimis, Sophie, "L’Énigme de l’humain et l’invention de la politique", De Boeck, 2014, p. 228

(4) Dans le "Contrat social" (1762)