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Opinions

De l’Ukraine aux élections européennes

Contribution externe

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Il y a vingt ans, je suis revenu de Sarajevo, vacciné contre les nationalismes exacerbés, les patriotismes cocardiers, les populismes démagogiques, et "converti" en Européen convaincu. Aujourd’hui, les nationalismes s’enflamment en Ukraine. Une opinion de Francis Briquemont , Lieutenant-général e.r. Ancien responsable de la Force de protection de l’ONU en ex-Yougoslavie (FORPRONU).


"Notre Occident, toujours aussi préoccupé de lui-même, se croirait volontiers de nos jours universel." J. Gernet (1)


Le chaos s’installe en Ukraine. Récemment, nous avons évoqué cette crise (2) et chaque jour nous nous demandons encore comment le gouvernement (?) de Kiev et les Occidentaux ont pu commettre autant d’erreurs d’appréciation dans la gestion de cette crise. Sauf, bien entendu, si le but poursuivi était de provoquer un conflit avec la Russie.

Aujourd’hui, les déclarations très médiatisées de Barack Obama ou de John Kerry - l’UE étant sur la touche - font penser "au matraquage" bien organisé des opinions publiques pour justifier la guerre en Irak (2003) et ce, dans la tradition de "la stratégie du shérif" c.-à-d. d’un côté : un affreux, Vladimir Poutine et la Russie; et de l’autre : le bon, le gouvernement de Kiev et l’Occident !

Mais en fait, qui a d’abord déstabilisé l’Ukraine à la fin de 2013 ? Est-ce Vladimir Poutine ou les révolutionnaires de Kiev ? Comment ces derniers, évaluant mal la situation économique et… communautaire de leur pays et plus mal encore sa situation géopolitique dans le cadre européen, ont-ils pu croire qu’en criant "Vive l’Europe" les Occidentaux allaient intervenir - comment et avec qui d’ailleurs ? - et mettre Vladimir Poutine devant le fait accompli.

Qui a provoqué les émeutes sanglantes à Kiev qui ont précipité la chute de Viktor Ianoukovitch ? Des pro-Russes peut-être ou cette milice d’extrême droite pro-gouvernement rebelle, composée sans doute d’enfants de chœur, et décorant les murs de leur poste de commandement des croix gammées de sinistre mémoire.

Que sont allés faire exactement ces ministres des Affaires étrangères européens dans le chaudron de Kiev ? Ignoraient-ils à ce point "L’Histoire de la Russie et de son empire" (3) pour se mêler aussi imprudemment d’un problème russo-polono-ukrainien qui remonte à plusieurs siècles et n’a jamais été tout à fait résolu ?

Quand J. Kerry prétend que la Russie modifie "l’architecture de la sécurité en Europe", croit-il vraiment ce qu’il dit ? Quel pays de l’Otan ou de l’UE a été ou est menacé par Vladimir Poutine ? N’est-ce pas plutôt John Kerry qui, en affirmant que "chaque parcelle du territoire de l’Otan sera défendue" , entend sans doute redonner un peu de souffle à l’Alliance et… inciter les Européens à dépenser plus pour leur sécurité ! En déployant quelques avions et un peu d’infanterie dans les pays Otan de l’Est, ou quelques navires dans les eaux internationales, l’Otan se livre à de la gesticulation opérationnelle. Hubert Védrine, l’ancien ministre français des Affaires étrangères disait non sans humour : "Avec la Crimée, l’Otan a retrouvé un ennemi, la Russie."

Quand Barack Obama, bien ennuyé peut-être, préconise des sanctions de plus en plus sévères contre la Russie - mais dont les Européens se méfient car ils seront les seuls à en subir les dommages collatéraux - n’est-il pas en contradiction avec ses récentes déclarations où il affirme que "les différends doivent être résolus pacifiquement et non par l’intimidation ou la force" ? S’il était logique avec lui-même, il aurait déjà dû provoquer une rencontre au sommet avec Vladimir Poutine; car, face au chaos qui s’installe en Ukraine, avec une Europe inaudible politiquement et qui laisse l’initiative aux Américains (comme en ex-Yougoslavie, jadis), la crise ukrainienne sera difficile à régler "pacifiquement". Et ce, d’autant plus, que Vladimir Poutine joue sur son terrain, dans "sa" zone d’intérêt stratégique, et applique la politique étrangère constante de tous "les tsars" ou empereurs russes (Staline et successeurs y compris !) depuis des siècles.

Bref, l’Ukraine nouvelle est mal partie et les Européens feraient bien d’examiner leurs propres responsabilités dans ce mauvais départ. Accuser Vladimir Poutine de tous les maux est un peu trop facile ! Et c’est dans cette ambiance de crise européenne que nous allons voter pour élire les nouveaux députés européens. Si j’en crois un sondage paru dans "La Libre", les électeurs belges n’accordent aucune priorité aux problèmes européens. Au contraire, ceux qui voudraient restreindre les pouvoirs de l’UE sont encore plus nombreux que ceux qui voudraient les accroître.

Il y a vingt ans, je suis pourtant revenu de Sarajevo et de ma mission en Bosnie, vacciné à tout jamais contre les nationalismes exacerbés, les patriotismes cocardiers, les populismes démagogiques, et "converti" en Européen convaincu. Convaincu d’abord de la nullité politique et militaire d’une Europe morcelée, et plus convaincu encore du fait que si les responsables politiques des Etats de l’UE ne pouvaient à l’avenir transcender les souverainetés nationales pour définir une stratégie commune, l’UE était vouée à devenir ce que Gérard Chaliand a joliment défini comme "le Finistère de l’Eurasie" . Ce Finistère où "des chefs" plus ou moins turbulents et surtout nombrilistes sont incapables d’entraîner leurs populations vers des objectifs ambitieux.

Depuis vingt-cinq ans, en effet l’UE se transforme peu à peu en un rassemblement hétéroclite d’égoïsmes nationaux, régionaux ou communautaires qui font qu’aujourd’hui, et la crise ukrainienne en est une démonstration éclatante, la voix politique de l’Europe est un murmure et encore : cacophonique. Quant à sa voix militaire mieux vaut ne pas en parler.

Pourtant, c’est un rêve peut-être, je me demande si le Parlement européen n’est pas le seul endroit où le concept d’une Europe politique forte peu encore être défendu. Il était réjouissant d’entendre Daniel Cohn-Bendit faire un vibrant plaidoyer pour cette Europe lors de ses adieux au Parlement européen. Si, demain, il y avait une majorité de députés européens partageant cette conviction que seule cette Europe-là peut agir efficacement pour le bien-être de ses citoyens et pour la stabilité dans le monde, on pourrait y voir une lueur d’espoir.

Et ce serait formidable si les citoyens étaient conscients que les élections européennes sont au moins sinon plus importantes pour leur avenir que les élections nationales ou régionales; et s’ils pouvaient réfléchir et voter pour celle ou celui qui peut le mieux défendre ce concept d’une Europe politique forte. Ce n’est qu’au Parlement européen en effet qu’un élu peut se mettre au niveau de l’ensemble de l’UE et de ses enjeux.

Il est bon aussi de suivre la campagne européenne des candidats à la présidence de la commission et ce serait bien qu’un de ceux-là soit désigné à la tête de celle-ci ou, au moins, à la présidence du conseil européen. Car, pour en revenir à l’Ukraine, si une Europe forte avait existé, c’est un de ces deux responsables qui, début 2014, aurait dû rencontrer Vladimir Poutine pour discuter et trouver une solution satisfaisante à ce problème européen. Mais certains Européens préfèrent jouer "aux donneurs de leçons", qu’on n’écoute plus pourtant parce qu’impuissants.

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