Saluons ces sentinelles de la démocratie qui se lèvent ces jours-ci aux quatre coins de l’Europe pour se confronter, avec un courage et une détermination inouïs, à un danger mortel, une nouvelle arme de destruction massive, un péril effroyable qui menace jusqu’aux fondements de nos démocraties, voire de notre humanité même. Cette menace, c’est un vêtement.

Disons-le sans ambages : la burqa, puisque c’est de cette tunique qu’il s’agit, n’est pas exactement notre tasse de thé. Il y a, en effet, dans ce vêtement, une dimension de refus, voire d’agressivité, qui n’excite guère la sympathie. Pour autant, d’un point de vue juridique et moral, les velléités d’interdiction généralisée de la burqa sont inacceptables et doivent être écartées avec fermeté. Rien dans notre droit commun ne permet d’interdire le port d’un vêtement dont il est impossible de soutenir sérieusement qu’il constituerait une menace imminente pour autrui.

Cette interdiction devrait, par conséquent, en passer par l’entrée d’un nouvel article dans le Code pénal, qui prohiberait spécifiquement, non pas la burqa en tant que telle, ce qui serait juridiquement inepte, mais le fait général de se masquer ou dissimuler le visage (en prévoyant une exception : le Carnaval, ce qui montre de suite le sérieux de toute l’affaire). Toutefois, comme vient de le relever le Conseil d’Etat français, une telle initiative n’aurait aucune chance d’être validée par la Cour européenne des droits de l’homme, que l’on a précisément instituée, en 1950, pour sauvegarder les libertés fondamentales, y compris dans le domaine vestimentaire ; à supposer même qu’elle passe le test des juridictions constitutionnelles nationales.

D’un point de vue moral, rien non plus, dans la profusion de considérations sur ce dont la burqa serait le symbole, ne permet de conclure rationnellement que ce vêtement serait toujours, et partout, le reflet de la négation de nos valeurs fondamentales (et quand même ce serait le cas, tant que la négation ne s’actualise pas, elle reste, comme on sait depuis Aristote, hors le champ du droit). Qu’une adolescente de 16 ans en révolte "contre la société" porte la burqa, c’est son droit. Qu’une femme refuse de dévoiler ne serait-ce que son visage, c’est également son droit (sauf les exceptions de sécurité, etc. sur lesquelles il faut se montrer intraitable). Qu’un musulman aux abois qui observe en se convulsant l’occidentalisation accélérée de sa famille parvienne tout de même à obtenir de son épouse - ses filles lui ayant définitivement échappé - qu’elle porte cette burqa, cela les regarde.

D’ailleurs, soyons cohérents. Quid des punks (not dead), destroy, grunge ? Des gothiques sado-maso ? Vomissent-ils moins la société, sont-ils plus agréables au regard, que les femmes en burqa ? Quid des lunettes solaires format extra-large que certain(e) s poussent la perversion - le refus de fraternité - jusqu’à les porter quand il n’y a pas de soleil ? ! Tout ce débat sert essentiellement, d’une part, au service médiatique de politiques ontologiquement en mal de publicité et, d’autre part, à donner un corps présentable aux réactions épidermiques d’animosité que suscite, chez certains, la culture islamique. De manière plus générale, l’évolution démographique de l’Europe étant ce qu’elle est, il faut accepter certaines manifestations inoffensives de la culture islamique au sens large ; ou renoncer à la démocratie.

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