Une opinion de Frédéric Laugrand, anthropologue et professeur à l’UcLouvain.

Alors que sous la pression des variants anglais, brésiliens, sud-africains du SARS-Co-V-2 plusieurs gouvernements adoptent des mesures radicales, comme l’interdiction des voyages dits "Non-essentiels", la recommandation de ne plus communiquer dans les transports en commun, voire un reconfinement, les jeunes apparaissent de nouveau dans une position difficile. La crise sanitaire risque plus que jamais d’accentuer une crise générationnelle.

De nombreux chercheurs en sciences sociales montrent qu’un conflit intergénérationnel a pris forme depuis des années déjà. Aujourd’hui, sous l’effet de la pandémie, il se cristallise et ce "fil des générations" risque bien de se rompre, pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Le Goff (1). On connaissait jusqu’ici des guerres politiques, commerciales, de religions ou de juridictions, des guerres ethniques et de genre, nous voilà précipités au seuil d’une guerre générationnelle.

Individualisme

Rien de surprenant car un peu partout sur la planète, l’idéologie de la modernité -en introduisant l’école, le travail et l’individualisme comme valeur- a fragilisé ces liens intergénérationnels. Anna Arendt rappelait jadis l’importance de la famille et des aînés dans les processus de transmission, précisément pour parer à de telles dérives (2). Pierre Legendre a vu dans la rupture de ce lien intergénérationnel, une des caractéristiques du modèle occidental (3). Les anthropologues sont bien placés pour observer que partout où la modernité s’impose, elle draine avec elle son lot de problèmes intergénérationnels. Les Inuit du Nord canadien, par exemple, ont vécu ce processus après la Seconde guerre mondiale, forcés par le gouvernement à se sédentariser pour conjurer la famine et la maladie, avec comme promesses : celles de bénéficier de l’école, de soins et de prestations familiales. Nombre d’entre eux constatent aujourd’hui que le prix à payer est lourd. La transmission des savoirs a été bouleversée et les jeunes se voient confrontés à d’importants défis. En Europe, où ce processus est à l’œuvre depuis plus longtemps, les populations oublient l’importance de maintenir autant que possible, en parallèle des activités scolaires, des liens intergénérationnels forts. Parmi les enfants scolarisés, ceux et celles qui ont eu la chance d’être en contact avec leurs grands-parents possèdent un bagage de plus.

Sacrifier les jeunes pour sauver les vieux

Avec les mesures destinées à lutter contre la crise sanitaire, la dislocation des liens s’accélère. Les plus âgés sont isolés des jeunes dans leurs foyers, considérés comme des populations à risque. Inversement, même si les jeunes sont envoyés à l’école ou soumis au régime des cours à distance, ils ne figurent pas au cœur des préoccupations des gouvernants. Vieillissement démographique oblige, ils comptent peu dans l’électorat. Les voici réduits à des vecteurs pathogènes ou à des délinquants. En dépit de leur participation à résoudre la crise sanitaire (voir leur présence dans les hôpitaux, par exemple), les étudiants des écoles secondaires et des universités sont abandonnés à eux-mêmes, aux prises avec des difficultés, des privations qui conduisent aujourd’hui à des suicides et des dépressions. 

Des institutions sonnent l’alarme, mais en vain. Il faut, dit-on, pour sauver les autres générations et parer à la surcharge des hôpitaux, enfermer la jeunesse, la soumettre aux mesures sanitaires, l’empêcher de se déplacer, et verbaliser ses contrevenants. Le philosophe André Comte-Sponville a été l’un des premiers à mettre en garde contre ce sacrifice des plus jeunes pour sauver les plus vieux, faisant remarquer combien l’inverse devrait s’imposer à nos esprits. Les enfants de l’Etat-Providence ont oublié que les générations doivent être solidaires les unes des autres, et que celles qui arrivent à sa suite portent le fardeau le plus lourd. Brimées ici, elles devront rembourser les dettes et reconstruire, comment se fait qu’on leur confère si peu de place dans la gestion de la crise ?

Changer de paradigme

Que s’est-il donc passé ? Depuis les années 1970, les jeunes font l’expérience du chômage, de la violence réelle et symbolique, et d’une vie socioéconomique difficile alors que leurs mentors, la génération des "baby-boomers" des Trente Glorieuses, a profité d’une aisance financière et d’un confort hors du commun. Et c’est maintenant aux jeunes qu’ils demandent encore de faire des efforts : pour financer leurs retraites, pour consommer moins, et pour lutter contre la crise écologique. Comme l’écrit Louis Chauvel, il y a là une "injustice générationnelle" (4)  potentiellement explosive. La société du risque, souligne Ulrich Beck, fait preuve d’exigences démesurées (3), elle sombre dans l’aveuglement.

Il faut changer de paradigme, quitte à mettre certaines mesures de côté : accepter que la mort fait partie de nos vies, voir la pandémie comme une crise structurelle susceptible de se reproduire dans le monde que nous avons détruit, et surtout, ne pas s’aliéner la jeunesse. La lutte contre le SARS-CoV-2, sera d’autant plus efficace que nous parviendrons à l’y associer en lui ménageant une vie acceptable, la meilleure dans les conditions difficiles que nous vivons. Il faut desserrer l’étau, lui accorder ce dont elle a besoin pour se fabriquer : la possibilité d’étudier, de se rencontrer, de faire du sport, de voyager et d’entrer en relation avec ses aînés. La protection des plus vulnérables devrait se faire de manière plus ciblée. Une politique du tous azimuts plonge les populations dans l’obscurantisme et détruit les liens de confiance.

1 Jean-Pierre Le Goff, "le fil rompu des générations". Etudes, 2, tome 410, 2009 : 175-186.

2 Anna Arendt, La Crise de la culture. Paris, Gallimard, 1972.

3 Pierre Legendre, L’inestimable objet de la transmission. Paris, Fayard, 2004.

4 Louis Chauvel, Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle. Paris, PUF, 1998.

5 Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Paris, Aubier, 2001.

Titre de la rédaction. Titre original : De la crise sanitaire à celle des générations.