Au mur de son bureau, sont accrochées trois splendides photos noir et blanc de Jorge Donn. Elles captent le regard et montrent cet éblouissant danseur argentin du Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart. Jorge Donn vole, corps parfait, muscles tendus, regard perdu. Ces clichés donnent à la pièce banale, composée d’un mobilier de fonctionnaire - on est loin des enluminures des cabinets ministériels français - une âme, une légèreté, une densité presque palpable.

C’est la locataire des lieux, Caroline Désir, ministre de l’Enseignement, qui a choisi ces clichés, les préférant aux natures mortes et autres paysages de Bruges sous la neige que, d’ordinaire, on croise en ces lieux.

"Quand j’ai commencé mes études, raconte-t-elle, la seule chose qui me passionnait vraiment, c’était la danse. J’ai fait des années de ballet classique, de jazz avec une ancienne élève du Ballet du XXe siècle. J’étais vraiment une acharnée. J’en ai fait longtemps, même après l’université. C’est très exigeant, cela demande une bonne discipline de vie. C’est difficile, il y a beaucoup d’appelés, peu d’élus. Je n’ai jamais vraiment osé revendiquer la possibilité d’en faire mon métier, mais c’était ma grande passion."

Bonne élève, elle choisit d’entamer des études de droit, sans jamais penser qu’elle ferait un jour de la politique, encore moins qu’elle serait ministre. Car même si dans cet art, celui de la politique, il faut aussi virevolter, voltiger, faire des pas de deux, des arabesques, des cabrioles, des sauts de chat, des grands écarts, des glissades, des soubresauts, des pirouettes, des ronds de jambe, des révérences, s’il y a aussi, dans ce milieu, des petits rats, il faut bien reconnaître, qu’entre ces deux mondes, la danse et la politique, il n’y a pas grand-chose de commun.

Visa pour le monde… politique

Pourtant la politique n’est pas tout à fait étrangère à la famille. Ses parents sont médecins, engagés. Sa mère est pédiatre. Son père, endocrinologue, s’est spécialisé dans la gestion des hôpitaux publics. Mais c’est surtout son grand-père qui a ouvert à la famille les portes du monde politique. Son grand-père ? Il s’illustre d’abord à la RTB en créant en 1967 l’émission culte Visa pour le monde. Dix ans plus tard, il devient député FDF, puis sénateur et enfin ministre de la Région bruxelloise. Il sera pendant trente ans le bourgmestre de Woluwe-Saint-Lambert. Son nom ? Georges Désir. "Moi, je ne me destinais pas à la politique, je n’ai pas eu une vocation précoce. Pas du tout. Au contraire. Par réaction, je ne m’y intéressais pas tellement. Lorsque j’ai fait le choix de m’engager au PS, mon grand-père m’a regardée de manière un peu amusée, je crois. Il était à la fois un peu moqueur mais aussi fier que je ne fasse pas de la politique dans le même parti que lui. C’était plutôt un rebelle, il n’aimait pas les voies toutes tracées, le népotisme. Il aurait détesté que je m’inscrive dans son parti. Je pense qu’il était plutôt content que je fasse ma propre route et content, quand même, que quelqu’un s’intéresse à la politique dans la famille."

Au terme de ses études de droit, Caroline Désir entame une licence spéciale en droit social à la VUB. Elle aime ces matières, se passionne pour l’histoire de la Sécu. Elle réalise une recherche pour un cabinet en droit du travail qui l’engage. Elle doit gérer les licenciements abusifs, les accidents de travail. Mais son patron, brutalement, s’en va. Elle quitte le barreau. Des amis, engagés au Parti socialiste, cherchent à l’attirer. Au début, c’est non. Puis pourquoi pas. Philippe Close, aujourd’hui bourgmestre de Bruxelles, lui décrit avec enthousiasme son travail à l’Institut Emile Vandervelde, le centre d’études du PS. Charles Picqué, alors ministre fédéral des Affaires économiques, cherche une juriste. Elle y va. "J’ai très vite compris que je n’étais pas qu’une technicienne, que je faisais aussi de la politique. J’ai pris ma carte du parti dans ma commune à Ixelles, cela m’a plu. De fil en aiguille, j’ai fait des campagnes électorales pour Charles Picqué puis pour moi."

L’ascenseur social est en panne

Bien accroché, le virus ne la quitte plus. "En 2004, je me suis retrouvée sur une liste électorale sans avoir rien demandé : c’était la première fois que la parité était exigée. Ils peinaient à recruter des femmes. J’y ai pris goût. J’aime les campagnes électorales, c’est un beau moment où l’on se confronte à la population, il faut rendre des comptes. Aujourd’hui encore, je fais des réunions tupperware. Si on n’aime pas le contact avec la population, il ne faut pas faire de politique. C’est notre vie. Je me fais souvent interpeller en rue, les gens me posent beaucoup de questions. J’aime le contact humain." Plus tard, elle sera échevine de l’Enseignement à Ixelles, sa meilleure expérience de terrain. Un jour, Philippe Moureaux lui demande : "Mais pourquoi t’intéresses-tu tellement à l’enseignement ?" Elle lui répondra : "C’est la base de tout, il y a beaucoup d’idéologie, des valeurs. Je m’intéresse à la question des inégalités sociales qui se transforment en inégalités scolaires."

En a-t-elle été victime ? Non. Mais sa conviction est forte : "Bien que l’école soit obligatoire depuis la Première Guerre mondiale, on arrive très peu à inverser la tendance au niveau de l’ascenseur social. On a encore du mal à comprendre les mécanismes qui expliquent que les inégalités se perpétuent. Aujourd’hui, franchir des étapes de classe sociale, cela reste très compliqué. S’il y a bien un endroit où il faut rétablir les égalités de chance dans la vie, c’est bien l’école."

L’ascenseur social serait-il tombé en panne ? N’y a-t-il pas des enfants résilients qui s’en sortent grâce à des enseignants inspirés ? "O ui, mais cela reste l’exception qui ne représente qu’un pourcentage infime. Des ‘Elio Di Rupo’, il n’y en a pas beaucoup. Les deux parents de Fadila Laanan ne parlent pas le français. Il faut se rendre compte du chemin parcouru par ces personnes-là. Globalement, le problème de notre enseignement, ce n’est pas que l’on forme de mauvais élèves, c’est l’écart entre ‘l’élite’ parmi les élèves et ceux qui sont complètement largués par le système. L’écart est beaucoup trop important. Il faut le réduire, non pas en freinant l’élite, en pratiquant le nivellement par le bas, mais en améliorant les résultats des autres." Elle insiste : les mauvais résultats des élèves francophones dans les études Pisa et autres sont dus principalement à cet écart trop important : "28 % des élèves qui sortent de l’enseignement obligatoire sans avoir les compétences minimales pour s’insérer dans la société."

Une réforme de plus ? Non. Un espoir.

Le discours est connu et entendu depuis des décennies. Chaque ministre veut accrocher son nom à une réforme qui sera révoquée par le ou la suivante. Pourquoi y arrivera-t-on cette fois-ci ? "Depuis cinq ans, la Fédération Wallonie-Bruxelles tente de remédier à ce mal avec le Pacte pour un enseignement d’excellence, dont les lignes de force sont approuvées par tous les partis. Ce Pacte s’attelle vraiment à cette question des inégalités. J’y crois beaucoup. La réflexion a été amorcée avec l’ensemble des acteurs de l’école. On est obligé de transcender les clivages politiques et les changements de ministre, c’est un signal important. Notamment vis-à-vis des acteurs de l’enseignement qui se sont engagés corps et âme."

Des acteurs de l’enseignement qui sont évidemment essentiels à la réussite de la concrétisation du Pacte. Pour mieux percevoir leurs attentes, leurs craintes, la ministre se rend, chaque vendredi, dans une école. "J e suis frappée de voir à quel point les enseignants ont besoin de reconnaissance. C’est un corps professionnel qui a le sentiment d’avoir été mal traité. Il y a beaucoup de caricatures alors que la plupart d’entre eux sont des gens exceptionnels, très engagés. On a tous dans notre parcours professionnel des gens qui nous ont marqués. Moi, je me souviens de mon professeur de néerlandais, notre titulaire en rhéto. Nous avions aussi une professeur de latin grec qui nous emmenait au théâtre. Un professeur d’anglais qui nous faisait faire des spectacles."

Plus féministe qu’avant

Quand on la lance sur le sujet de l’enseignement et les réformes, elle est intarissable. S’exprime avec un éternel sourire qui cache en réalité une ténacité peu commune. Ceux qui travaillent avec elle le confirment : quand elle croit à un projet, une réforme, elle se bat jusqu’au bout. Elle n’est jamais dans l’agressivité, mais peut chercher à convaincre pendant des heures. Autre sujet qui lui tient à cœur, le féminisme. "Quand j’étais plus jeune, j’avais le sentiment que c’était un combat d’arrière-garde, que ce n’était plus nécessaire. Ma grand-mère me racontait qu’elle ne pouvait pas ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari. Oui évidemment, il y a eu des progrès notables. Mais j’ai changé d’avis sur la question. Je me sens davantage féministe aujourd’hui parce que l’égalité n’est toujours pas parfaite. Comment se fait-il, par exemple, qu’il n’y ait toujours pas partout l’égalité salariale ? Les témoignages montrent qu’il y a encore des situations inacceptables. Et beaucoup de choses sont encore tues."

En dehors du travail, Caroline Désir se ressource en famille, avec son mari, ses deux enfants, une fille de 18 ans, un fils de 15 ans, fiers de son parcours. Avec eux, elle aime marcher. Regarder des séries, dont les excellents Baron noir et Unorthodoxe. Ses lectures ? Des choses bien différentes. De la philosophie, du polar noir, des romans. Elle vient de terminer King Kong Théorie de Virginie Despentes. Avant cela, elle avait beaucoup aimé R etour à Reims, de Didier Eribon, ainsi que la trilogie de Pierre Lemaître, dont le dernier Miroir de nos peines.

Au terme de l’entretien, elle insiste une dernière fois sur le sens de son engagement. "Ce qui me révolte, c’est le déterminisme social, le fait que l’on soit assigné à une identité sociale. C’est grâce à l’enseignement que mes parents ont pu faire évoluer leur famille. C’est pour cela que je me bats, le renforcement de l’égalité des chances."

Et après ? A-t-elle un plan de carrière ? La question la surprend. La notion de "carrière" lui semble étrangère. "Je me sens au service d’une cause, des citoyens. Je suis là dans un moment, je ne ressens pas le pouvoir comme quelque chose qui m’appartient. Je suis de passage, je dois essayer de faire évoluer une situation." L’ego, décidément, n’est pas un nom féminin.