Une opinion de Francis Briquemont, lieutenant Général (e.r.)


Au moment où nos forces armées connaissent une cure d’amaigrissement permanente depuis trente ans (et ce n’est pas fini !), où l’UE est toujours incapable de définir une politique étrangère et de défense commune (et ce n’est pas pour demain !), où l’Otan n’est plus qu’un ensemble de plus en plus déséquilibré entre un pilier puissant, les USA et des "colonnettes" européennes, aux intérêts stratégiques de plus en plus divergents, notre pays entre brusquement dans une guerre, non pas d’un nouveau genre, mais d’un type que nous n’avions jamais connu sur notre sol. Ce conflit asymétrique total oppose quelques dizaines de terroristes djihadistes fanatisés à des dizaines de milliers d’hommes responsables de la sécurité de l’Etat.

Il concerne non seulement la plupart des Etats européens sur le plan intérieur mais encore plus ceux qui, sur le plan extérieur, sont aussi engagés dans la lutte contre Daech au sein d’une coalition plutôt hétéroclite, aux objectifs multiples et à l’efficacité douteuse. Et Daech a tendance à s’étendre du Moyen-Orient vers la Libye et une partie de l’Afrique.

La guerre et la condition humaine

Beaucoup de responsables européens estiment que cette lutte antiterroriste pourrait être longue. Alors que de nombreux Européens pensaient que la "guerre" est devenue un phénomène obsolète - du moins sur notre continent - force est de constater que, si à la lutte antiterroriste, on ajoute des menaces comme le dérèglement du climat et ses conséquences possibles, les migrations, la lutte pour la maîtrise de l’espace ou encore la guerre cybernétique, le XXIe siècle pourrait ressembler au XXe ! Faut-il rappeler que C. Von Clausewitz écrivait au XIXe siècle : "La guerre est un trait permanent de la condition humaine" et plus près de nous, que de Gaulle affirmait : "Faire la guerre à la guerre n’empêche pas les belliqueux de la faire." La guerre - spéciale, il est vrai - nous la vivons aujourd’hui chez nous, en France, etc.

Déstructurer notre confetti national

Restons en Belgique où le mot "stratégique" n’a jamais été autant galvaudé. Il y a quarante ans, les restrictions budgétaires nous obligeaient déjà à imaginer "une solution minimale équilibrée" pour l’équipement de la Force terrestre. Depuis la fin des années 1980, on est passé de solutions de plus en plus minimales et de moins en moins équilibrées à la situation actuelle; et cette gestion continue de coupures budgétaires a pris le nom pompeux de plans stratégiques.

Le gouvernement vient de prendre des décisions qui indiquent, au moins, que les politiques - pas tous ! - ont pris conscience de la faiblesse de notre outil de défense et de sécurité. Avant de s’interroger sur leur efficacité, ne peut-on se poser la question suivante : à force de déstructurer notre "confetti national" de onze millions d’habitants, de réforme de l’Etat en réforme de l’Etat, nos responsables politiques n’ont-ils pas négligé la mission principale d’un gouvernement qui est d’assurer la protection du territoire, de ses habitants et de leurs bien c.-à-d. remplir les fonctions régaliennes de l’Etat ? Comment en est-on arrivé - et cela ne date pas d’aujourd’hui - aux cris d’alarme des responsables de la Sûreté de l’Etat, des services de renseignements, de la police, de l’armée et de la justice. N’est-il pas étonnant alors que nous sommes en guerre contre le terrorisme, que les patrons de la police ou de la composante Terre se demandent combien de temps, de jours !, la Belgique pourrait rester au niveau d’alerte 4 et même 3. Combien d’années faudra-t-il pour que la protection des citoyens soit assurée sur une longue période ?

Dans un de ses bons moments, François Hollande a eu raison de déclarer que "le pacte de sécurité doit l’emporter sur le pacte de stabilité". En attendant, il faut espérer que tous les services de sécurité réussissent à déjouer un maximum d’attentats sur le sol national et que la coalition internationale - que signifie le mot coalition dans ce cas ? - parvienne à neutraliser Daech, mais comment et avec qui ?

Situation du personnel opérationnel

Plaçons le plan stratégique de la défense dans le cadre de la lutte antiterroriste. Si on ne peut qu’approuver la plupart des mesures antiterroristes prises par le gouvernement, les annonces concernant le futur de l’Armée suscitent beaucoup de questions. Constatons tout d’abord que, jusqu’en 2019, la situation du personnel opérationnel ne fera qu’empirer, ce qui est un comble dans la crise actuelle. D’autre part, ce plan concerne essentiellement les années 2019-2030. Quand on voit les difficultés qu’un pays comme la France éprouve, depuis longtemps, à respecter un plan quinquennal, on peut se demander si nos futurs gouvernements se sentiront "liés" à ce plan. Plus fondamentalement, il y a lieu de s’interroger sur les premières mesures d’exécution de ce plan.

Intérêt des industriels

Il ne faut pas avoir fait une école d’état-major pour constater qu’un F-16 ou une frégate ne sert pas à grand-chose pour mener une lutte antiterroriste sur le sol national. En opérations extérieures, des frégates peuvent certes jouer un rôle important, dans le contrôle de la Méditerranée par exemple, notre océan Pacifique européen… Loin de moi l’idée que nos F-16 n’ont pas d’utilité dans le cas d’une lutte de longue durée contre Daech ou dans d’autres conflits, mais pour autant qu’on ne se limite pas à des campagnes de frappes aériennes isolées et dont les résultats sont plutôt discutables si des troupes au sol suffisantes ne peuvent les exploiter. Mais qui a été imaginer que la Belgique devait pouvoir fournir six avions en "permanence" pour des missions à l’étranger et quatre autres pour une mission annexe ? Et ce, pour en arriver au chiffre de 34 avions.

En fait, compte tenu de la situation géopolitique en Europe, des contraintes budgétaires actuelles et futures du volume prévu in fine pour notre Armée (25 000 hommes), il semble que 20-25 avions soient amplement suffisants (1). Evidemment, "une" base serait à même de gérer cet ensemble d’où gros problème pour notre confetti national… Où la situer ? Espérons quand même que l’idée fantaisiste (sur le plan stratégique) de pouvoir faire transporter une arme nucléaire par le successeur du F-16 est définitivement abandonnée. Dans le cadre du budget de la Défense, compte tenu de la guerre antiterroriste dans laquelle nous sommes engagés, la mesure la plus urgente à prendre, aujourd’hui quel qu’en soit le coût, serait de porter le niveau des unités opérationnelles terrestres à 100 % d’effectifs… engageables en opérations. Cette mesure peu spectaculaire ne cadre cependant pas avec l’intérêt du politique plutôt porté vers le "moindre risque" et encore moins avec l’intérêt des industriels plus intéressés par les investissements matériels.

Tous les jours cependant, que ce soit sur notre sol contre les djihadistes ou au Moyen-Orient contre Daech, on sait que, quel que soit le nombre d’avions ou de bateaux déployés, ce sont des hommes au sol (policiers ou soldats) qui devront gagner ces guerres. Obnubilés par le remplacement des F-16, les stratèges belges ne semblent pas tenir compte des menaces les plus probables, actuelles et… futures (1).

(1) "La Libre" du 17 avril 2015. "Pour la survie d’un embryon d’Armée".

PS : Cet article a été rédigé le 6 janvier. La conférence de presse du MDN la semaine suivante illustre bien que le plan d’acquisitions d’équipements développé par le ministre ne cadre pas beaucoup avec la situation géopolitique la plus probable en Europe pour le XXIe siècle. Etrange !