Les débats suscités par le meurtre inqualifiable de George Floyd interviennent presque vingt ans après la Conférence mondiale de Durban (Afrique du Sud) contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance. Ces débats interviennent surtout au cours de la Décennie internationale du rapprochement des cultures (2013-2022), adoptée en 2012 par les Nations Unies dans la résolution intitulée "Promotion du dialogue, de l’entente et de la coopération entre les religions et les cultures au service de la paix".

Certes, les casseurs et autres partisans du déboulonnage ont beaucoup fait parler d’eux en raison du caractère intrinsèquement inacceptable de leurs actions. En réalité, quelle que soit la légitimité d’une cause, c’est par la force des idées et par l’argumentation que l’on défend ses opinions dans une société démocratique, et non par la violence.

Cependant, au-delà de ces actes inacceptables, émergent néanmoins des propositions concrètes susceptibles d’un débat constructif, notamment :

  • Maintenir le statu quo, une position peu évidente au vu des débats actuels à travers le monde ;

  • Maintenir les statues contestées à l’endroit mais avec un accompagnement pédagogique, sous forme de notes explicatives ;

  • Délocaliser les statues litigieuses vers des sites mémoriels où elles seront conservées et expliquées aux visiteurs. Il s’agirait de les soustraire de l’espace public où leur présence poserait un problème de conscience collective ;

  • Débaptiser certains sites, édifices et rues, en les expurgeant ainsi des traces jugées choquantes ou susceptibles de choquer.

La lisibilité du positionnement des sociétés par rapport aux crimes du passé

L’une des questions fondamentales et récurrentes posées aujourd’hui est de savoir si l’on peut valablement s’accommoder avec l’immortalisation des personnalités esclavagistes, après avoir soutenu que l’esclavage est un crime contre l’humanité.

En effet, les statues ne sont pas neutres, notamment en raison du message qu’elles véhiculent et qui mérite d’être réexaminé :

  • Elles sont l’expression d’une reconnaissance et un moyen de s’acquitter de ses dettes envers certaines personnalités pour leurs œuvres ou idées ;

  • Elles tendent à immortaliser des personnalités ou des œuvres et il y a une dimension sacrée des statues qui fait que leur dégradation intentionnelle résonne comme un acte de profanation inacceptable ;

  • C’est aussi une inscription permanente du passé dans le présent, avec une valeur d’exemple. Les personnalités immortalisées sont donc des modèles proposés aux générations montantes et futures, des phares sur les voies de la construction du présent et de l’avenir…

Se pose alors la question de la compatibilité des valeurs dont se réclament les sociétés contemporaines avec les œuvres des personnalités immortalisées. Evidemment, cette question doit se poser dans le cadre d’un débat de fond et non par des actes dictés par l’émotion, même légitime.

La visibilité des minorités nationales et de leur mémoire

Les récits glorieux du passé sont généralement ceux de la domination et/ou de la suprématie de certaines communautés sur d’autres. Inversement, il y a des omissions incompréhensibles sur le rôle des minorités et des figures marquantes à même de les représenter dans l’imaginaire collectif. C’est ce caractère sélectif de la mémoire qui pose souvent problème car cela relève d’une représentation non objective du passé dans sa complexité.

Comment comprendre donc une représentation sélective du passé dans des sociétés qui, par principe, se veulent inclusives, égalitaires et respectueuses de toutes leurs composantes ? Dans ces conditions, comment se projeter comme une communauté de destin, telle que cela est généralement inscrit en lettres d’or dans les textes fondamentaux ?

Peut-on véritablement parler de mémoire nationale ou d’identité nationale, entre autres, si cette mémoire et cette identité, au lieu d’être inclusives et apaisantes, sont sélectives, valorisantes pour les uns mais pas pour les autres ?

C’est certainement de la capacité des sociétés à apporter des réponses appropriées à ces questions, essentielles et existentielles, que dépendra également leur pouvoir d'endiguer les replis identitaires ou autres tensions communautaires.

La problématique du vivre ensemble à l’échelle nationale et internationale

Parmi les questions fondamentales auxquelles font face les sociétés contemporaines, se pose celle de savoir comment composer avec le poids du passé. Comment intégrer les violences du passé dans une mémoire qui soit inclusive et apaisante ?

Le devoir de mémoire pour les crimes contre l’humanité ne doit pas être l’affaire des victimes uniquement. Car, au-delà des mémoires spécifiques qui méritent bien évidemment d’être défendues, se pose ultimement la problématique de la mémoire de l’humanité même.

Telle devait aussi être la vocation de la Conférence mondiale susvisée de Durban en 2001 mais elle n’a malheureusement pas tenu ses promesses, notamment en raison des vives tensions qui y ont prévalu.

Le laboratoire français

Les débats actuels sur la mémoire de l’esclavage offrent l’opportunité de relire l’histoire de l’humanité au travers de ses grandes œuvres certes, mais sans oublier sa part d’ombre. Ce travail de relecture du passé doit consister à réhabiliter la mémoire de l’humanité par l’écriture d’une mémoire qui soit juste, inclusive et suffisamment représentative des réalités historiques.

Dans ce domaine, on peut valablement évoquer entre autres l’exemple français comme une source d’inspiration possible. En effet, la France a été pionnière en matière de débats sur la mémoire de l’esclavage, notamment avec l’adoption en 2001 de la "Loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité" (dite Loi Taubira). Par cette Loi, qui est même devancière de la fameuse Conférence mondiale de Durban, "la France, qui fut esclavagiste avant d’être abolitioniste, patrie des droits de l’homme ternie par les ombres et les 'misères des Lumières', redonne éclat et grandeur à son prestige aux yeux du monde en s’inclinant la première devant la mémoire des victimes de ce crime orphelin". C’était la phrase finale de l’exposé des motifs présenté à l’Assemblée nationale française par la députée Christiane Taubira, en prélude à l’adoption par de ladite Loi.

A bientôt dix ans de son adoption, et compte dûment tenu des débats actuels à travers le monde, c’est peut-être l’occasion de faire le bilan de cette promesse républicaine qui porte en elle le message de l’universel. Aussi, la mise en œuvre effective de cette vision singulière de la mémoire de l’esclavage pourrait-elle bien utilement inspirer d’autres sociétés au passé esclavagiste. Car la mémoire de l’esclavage est finalement l’une des questions les plus universelles qui soient, si l’on admet que l’esclavage est un crime contre l’humanité, d’une part, et que l’humanité elle-même est une et indivisible, d’autre part. La preuve en est que le meurtre de George Floyd a suscité une indignation planétaire qui a permis d’amorcer des questions jusque-là occultées dans certaines régions du monde, parmi lesquelles :

  • La traite arabe qui a duré environ quatorze siècles et fait autant de victimes que la traite occidentale, peut-être davantage. Comment expliquer que cet autre crime contre l’humanité ne suscite pas autant de débats que la traite transatlantique ?

  • Le rôle des collaborateurs locaux dans le commerce triangulaire, une question souvent occultée mais qui ne peut pas ne pas être posée aujourd’hui, à la lumière des débats en cours, partout dans le monde ;

  • Les pratiques contemporaines de l’esclavage, y compris dans certains pays africains ou du Proche-Orient…