L’Allemagne et les Pays-Bas ont choisi de nouveaux avions ne disposant pas d’une capacité nucléaire. Et pourquoi pas la Belgique ? Le dossier est sur la table du remplacement des F-16. Une opinion de Tom Sauer, Université d'Anvers, et Christophe Wasinski, Université Libre de Bruxelles. 

Le 22 décembre 2015, le gouvernement belge a déclaré son intention d’acquérir 34 nouveaux chasseurs-bombardiers. Cette décision est à replacer dans le contexte de l’accord de gouvernement de l’automne 2014, qui prévoyait le maintien d’une capacité aérienne de bombardement, et du lancement d’une procédure destinée à désigner un remplaçant aux actuels F-16. Sur le fond, on peut se demander comment ce que certains appellent le marché du siècle sera apprécié par les syndicats et les citoyens auxquels on ne cesse de répéter les vertus des mesures d’économies. Ce n’est par ailleurs pas ces 34 appareils qui pourraient faire la différence au sein d’un parc aérien européen déjà doté d’environ 2 000 de ces engins dits de quatrième génération.

Autorités très discrètes

Quoi qu’il en soit, et en dépit donc des nombreuses critiques que l’on peut adresser à la décision d’assurer le remplacement des F-16, aucun type d’appareil n’aurait encore été sélectionné parmi les cinq candidats retenus pour évaluation. Les autorités ont fait savoir que ce choix dépendrait principalement des performances techniques de l’appareil, d’éventuelles rétributions économiques, des coûts à l’achat ainsi qu’à l’utilisation et à l’entretien et des partenariats militaro-industriels envisageables sur le long terme. Enfin, la possibilité d’un critère nucléaire a également été évoquée. Les autorités se sont montrées très discrètes sur le sujet. Le fait qu’au moins un des constructeurs a fait savoir que son appareil ne pourrait être équipé d’une charge nucléaire a néanmoins contribué à donner de la visibilité à cette question.

Aucune pertinence

Dans les faits, ce critère nucléaire ne devrait avoir aucune pertinence. Plutôt que d’investir, même indirectement, dans le nucléaire militaire, le gouvernement devrait plutôt tirer un trait sur son implication en la matière. Plus encore, dans la foulée, il devrait remettre en question la présence d’armes nucléaires tactiques sur notre territoire. En effet, plusieurs raisons militent en défaveur de ces armes. Tout d’abord, les armes nucléaires n’apportent aucune réponse aux grands défis contemporains tels que le terrorisme, le radicalisme, l’extrémisme, les conflits dits ethniques, les cybermenaces, les crises financières, l’instabilité socio-économique ou encore le réchauffement climatique. Ensuite, les USA ont stationné ces armes de destruction massive en Europe depuis les années 1950 pour compenser la supériorité conventionnelle de l’URSS de l’époque. Aujourd’hui, la guerre froide est derrière nous depuis vingt-cinq ans, l’URSS a implosé et l’Otan dispose de la supériorité conventionnelle. Les Etats européens contre lesquels étaient surtout tournées les armes nucléaires tactiques en question, tels que la Pologne ou la Hongrie, font maintenant partie cette même alliance. Au total, 95 % de ces armes datant de la guerre froide ont été retirées unilatéralement par les Etats-Unis, sans atermoiements aucuns. Le dernier concept stratégique de l’Otan donne aussi à penser que la valeur de ces armes ne fait pas l’unanimité au sein de l’alliance. Enfin, quand bien même ces armes tactiques disparaîtraient-elles toutes, il resterait encore des armes nucléaires stratégiques, celles de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, pour détruire plusieurs fois toute vie sur terre. Ajoutons à cela que les Etats-Unis sont le seul Etat qui stationne encore des armes nucléaires en dehors de son territoire. Que penserions-nous si, prenant exemple sur les Etats-Unis, la Chine ou la Russie décidaient de faire (de nouveau) de même ?

Crainte des réactions des alliés

Lorsque l’on aborde en privé la problématique de ces armes avec des hommes politiques belges, il n’y en a aucun qui les considère comme utilisables. Cela témoigne également de l’absence de pertinence de ces armes. Comment menacer de façon crédible avec des armes qui sont considérées comme inutilisables ? Les sondages d’opinion menés en Flandre font quant à eux apparaître qu’aussi bien parmi les électeurs de la N-VA ou du CD&V, 72 % des populations sont en faveur d’un retrait immédiat des armes nucléaires stationnées à Kleine Brogel.

L’unique raison pour laquelle nos hommes politiques semblent avaliser le maintien des armes nucléaires sur notre sol est la crainte des réactions des alliés, comme si notre pays pouvait se retrouver complètement isolé en exigeant leur retrait. Sur ce plan, toutefois, beaucoup relève du mythe. Certains croient par exemple que l’accord de l’ensemble des alliés est nécessaire pour renvoyer les bombes. Dans les faits, un tel accord ne s’impose pas. Les armes américaines se trouvent sur le sol belge du fait d’un accord bilatéral conclu avec les Etats-Unis. Un autre accord bilatéral peut donc être conclu pour les retirer, comme ce fut le cas pour le Canada ou la Grèce. Il est certes vrai qu’un tel retrait est plus aisé s’il se fait avec l’accord de l’ensemble des alliés. Mais ceux-ci ne disposent pas d’un droit de veto.

Jusqu’à présent, notre gouvernement a rechigné à mettre le dossier à l’agenda. Toutefois, avec la question du remplacement des F-16, le dossier s’y trouve automatiquement placé. Il est aussi à noter que le cas belge n’est pas unique en la matière. L’Allemagne a ainsi pour projet de remplacer ses appareils Tornado (qui ont une capacité nucléaire) par des appareils n’emportant que des charges conventionnelles. Le Parlement des Pays-Bas a également voté une motion en 2013 pour acheter des F-35 ne disposant pas d’une capacité nucléaire. L’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique pourraient élaborer une initiative commune que les autres membres de l’Otan, y compris les Etats-Unis, seraient tenus de respecter.

9,2 milliards d’euros

Pour terminer, il est parfois affirmé que la Belgique assure ses obligations au sein de l’Otan a minima. Les armes nucléaires de Kleine Brogel seraient pour certains le moyen pour la Belgique de prouver qu’elle reste un bon élève de l’Otan. Comme le gouvernement a fait savoir que le budget et les investissements de défense seront augmentés avec 9,2 milliards d’euros destinés à de nouveaux investissements dans les années à venir, l’argument devrait pouvoir être battu en brèche. Dès lors, il n’y a plus guère d’argument en faveur du maintien des armes nucléaires en Belgique.

C’est une chose de vouloir acquérir des chasseurs-bombardiers controversés.

C’en est une autre d’être prêt à dépenser de 100 à 400 millions d’euros en plus pour leur permettre de transporter des armes nucléaires, donnant au passage un mauvais signal au reste du monde en matière de non-prolifération.

Le remplacement des chasseurs-bombardiers est une opportunité de régler ce point de manière définitive.