Une opinion de Corentin de Salle, directeur scientifique du Centre Jean Gol.

Ce mercredi à Davos, la RTBF interrogeait notre Première Ministre sur le rapport annuel d’Oxfam qui, se basant sur les données de Forbes et du Crédit Suisse, énonce que 2153 milliardaires détiendraient plus d’argent que 60% de l’humanité.

Face à un tel chiffre, on peut - réaction compréhensible - s’en indigner, proclamer que notre monde est inique et réclamer une meilleure répartition via l’outil fiscal. On peut aussi - c’est notre choix - le contextualiser pour approfondir la réflexion. Pourquoi ? Pas pour défendre les riches mais pour deux raisons. D’une part parce que, de cette seule statistique, il serait erroné de conclure que le monde se dualiserait entre riches et pauvres : la réalité, on va le voir, est différente et plus positive. D’autre part, parce que le modèle économique mis ici sur la sellette est aussi celui qui a rendu l’humanité beaucoup plus riche, plus éduquée et en bien meilleure santé que jamais auparavant dans l’histoire humaine.

Pourquoi le monde n’est-il pas un fossé se creusant entre deux extrêmes ? Pour plusieurs raisons.

Inégalité n'est pas pauvreté

Premièrement, ne confondons pas inégalité et pauvreté. Notre monde est beaucoup plus riche aujourd’hui qu’il ne l’était naguère. A partir de la révolution industrielle libérale, un phénomène incroyable se produit : entre 1820 et 1900, le PIB mondial triple ! 50 ans plus tard, il triple une seconde fois ; 25 ans plus tard, il triple une troisième fois et 33 ans plus tard il triple encore une quatrième fois. Il a presque été multiplié par cent depuis la révolution industrielle ! (Roser, Economic Growht, Our World in Data, 2016).

La pauvreté a toujours été la règle et la prospérité l’exception. Mais, à la faveur de la mondialisation libérale, ce phénomène s’est inversé il y a quelques décennies. En 2015, selon la Banque Mondiale, le pourcentage des gens dans le monde vivant sous le seuil d’absolue pauvreté (ceux qui gagnent malheureusement moins d’1 $ 90 par jour) est tombé à 9,6%. Or, en 1820, 85% de la population mondiale vivait sous le seuil d’absolue pauvreté. Alors, évidemment, dire que les choses vont mieux ne veut pas dire qu’elles vont bien : près de 750 millions de personnes vivent encore dans des conditions misérables. S’il n’y en avait qu’une, ce serait encore trop. Et on ne se satisfera pas non plus de la situation de ceux qui sont juste passés au-dessus du seuil de pauvreté. Mais, il est fallacieux de suggérer que la situation empire alors qu’elle s’améliore : en 2012, un évènement est passé inaperçu. Pour la première fois de l’histoire moderne, les pays en voie de développement ont produit plus de la moitié de la richesse mondiale alors que dix ans auparavant, ils n’en produisaient que 38%.

Deuxièmement, les richesses mondiales ne sont pas un gâteau d’une taille immuable mais un gâteau dont la taille croît à mesure que la planète se développe économiquement. Et c’est bien ce qui est arrivé. Pour se faire une idée de l’ordre de grandeur, imaginons que si on avait cuit le gâteau économique mondial en 1700 dans une poêle classique de 23 centimètres de diamètre, il faudrait aujourd’hui, toutes proportions gardées, une poêle de plus de 30 mètres de diamètre (Roser, 2016). L’économie n’est pas un jeu à somme fixe : dès lors, dans un Etat de droit, loin de s’enrichir au détriment des pauvres, les riches accroissent la richesse mondiale et la font circuler à l’avantage de tous.

Troisièmement, les richesses sont créées et consommées chaque jour. Ce n’est pas un stock qui préexisterait à son appropriation. Avant que l’homme n’apparaisse sur terre, la quantité des richesses équivalait à 0. Elle n’a cessé de croître depuis. Dans les sociétés occidentales (toutes régies par un Etat de droit), ceux qui acquièrent les richesses sont ceux qui les créent ou les achètent : elles n’existeraient pas sans eux et, dès lors, ils n’en dépossèdent personne.

Quatrièmement, que préférons nous ? Une société pauvre où tout le monde possède exactement le même niveau de richesses (société A) ou une société riche où ces niveaux diffèrent (société B) ? Un gâteau minuscule où chacun reçoit le même (minuscule) morceau ou un gâteau gigantesque où les parts ont des tailles différentes mais où le plus petit morceau (dans cette société B) est néanmoins plus gros que n’importe quel morceau de taille identique de la société A ? Il faut évidemment s’efforcer de généraliser à la planète entière un modèle qui accroît la taille du gâteau (et celle de ses morceaux). Tout en œuvrant bien entendu parallèlement à ce que cet accroissement ne détériore pas l’environnement : c’est le défi du siècle.

Cinquièmement, même s’ils aiment généralement le luxe, les milliardaires n’utilisent la plupart du temps qu’une part infinitésimale de ce qu’ils possèdent pour leur agrément et confort personnel (un riche, disait Adam Smith, n’a qu’un estomac). Cet argent est, dans la quasi-totalité des cas, réinvesti pour créer d’autres richesses et d’autres emplois dans le monde. Et d’une manière beaucoup plus précautionneuse et productive que si, comme le suggèrent les partisans d’une taxation abusive, c’était l’Etat qui était chargé de le faire fructifier. Ainsi, Bernard Arnault, première fortune mondiale, CEO du groupe LVMH et cible des reproches d’Oxfam, a créé plus de 10 emplois par jour depuis la naissance de sa société. Mentionnons également le fait que 204 des 2153 milliardaires ont décidé de donner la moitié de leur fortune pour des causes humanitaires.

Sixièmement, comparer statistiquement des valeurs situées aux deux extrémités de l’échelle permet de frapper les esprits mais n’a pas beaucoup de signification à l’échelle de la population qui, on le verra, suit une tendance très différente. D’ailleurs, l’inégalité des riches entre eux est encore plus grande que l’inégalité entre riches et pauvres : l’écart entre le 1% des plus riches américains et le reste de la population américaine est plus faible que l’inégalité entre le 1% des 1% les plus riches (les super-riches) et les 99% de ces 1% de riches.

Septièmement, les thèses marxistes sur la reproduction sociale ("les riches restent riches et les pauvres restent pauvres" au fil des générations) ne se confirment pas dans l’économie capitaliste moderne où les actifs circulent tout le temps : contrairement aux riches des sociétés traditionnelles ou stratifiées (comme, par exemple, les grandes familles vénitiennes qui, encore aujourd’hui, sont restées grosso modo les mêmes depuis le XVIème siècle), la rotation au sein de ce 1% des 1 % de riches est très forte. La plupart des personnes en tête du classement de Forbes en 1987 n’y figurent plus aujourd’hui (et ont perdu en moyenne 80 à 95% de leur fortune). D’ailleurs, 75% des 400 plus riches américains du classement Forbes sont devenus riches de leur vivant et non par héritage. Selon une enquête réalisée par le groupe U.S. Trust auprès de 700 individus possédant au minimum 3 millions de dollars d’actifs, 77 % de ces riches sont originaires de familles moyennes, voire pauvres et seulement 10 % d’entre eux ont hérité de leur fortune.

Méthodologie discutable

Enfin, la méthodologie d’Oxfam (comme toute méthodologie d’ailleurs) est discutable. La richesse d’un individu est calculée à partir de son actif net : la valeur de ses biens moins ses dettes. Selon ce calcul, un jeune diplômé américain qui cherche du travail et qui s’est endetté pour payer son diplôme, est plus "pauvre" qu’un modeste agriculteur indien possédant un petit lopin. Ce jeune diplômé fait partie de ces 60% de l’humanité prétendument victime de la prétendue rapacité des 2153 milliardaires. Ainsi calculée, sa "richesse" ne dit rien de son potentiel économique, de son accès au crédit, de son pouvoir d’achat, etc. Soulignons aussi - et Oxfam le précise lui-même dans son rapport - que les richesses sont considérablement sous-évaluées dans les données du Crédit Suisse. C’est particulièrement le cas des richesses du tiers-monde ainsi que l’a montré l’économiste péruvien Hernando de Soto et cela pour une raison très simple : l’économie du tiers-monde est, pour une large part, informelle alors que ses actifs - non protégés et répertoriés par un titre de propriété - sont colossaux.

Les inégalités s’accroissent-elles dans le monde ? Avant de répondre par la négative à cette question, examinons le paradoxe auquel nous faisons face : d’abord, notre monde est beaucoup plus égalitaire qu’il ne l’était il y a deux siècles car l’égalité en droit a été juridiquement consacrée et, grâce à l’enseignement obligatoire et gratuit, énormément de progrès ont été accomplis en direction de l’idéal de l’égalité des possibles (notre destin n’est plus irrémédiablement déterminé par notre milieu d’origine). Mais, dans le même temps, sur le plan socio-économique, il est indéniable que l’écart entre les très riches et les très pauvres s’est creusé. Tout le monde s’enrichit mais certains beaucoup plus vite que d’autres. Pourtant, ce phénomène inégalitaire coexiste avec un processus d’égalisation car ces deux groupes sont minoritaires par rapport une immense classe moyenne qui est en train d’émerger à l’échelle de la planète. Soit un phénomène en opposition avec la prétendue dualisation mise en avant par le rapport d’Oxfam. Certes, dans divers pays du monde occidental, les revenus des travailleurs hautement qualifiés ont augmenté plus rapidement et plus fortement que ceux de la petite classe moyenne qui subit de plein fouet l’automatisation et la concurrence des pays asiatiques émergents, creusant ainsi les inégalités au sein desdits pays depuis les années 80 (le fameux électorat de Trump). Mais ce phénomène dit des « perdants de la mondialisation » ne suffit pas, à lui-seul, à enrayer ce processus d’égalisation au niveau mondial ainsi qu’en attestent les courbes internationales et globales de Gini (B. Milanovic, Global inequality, 2016, Harvard University Press).

Non, le monde n’est pas en train de se dualiser entre riches et pauvres. Il devient plus riche, à l’exception malheureusement de quelques pays du tiers-monde qui, en raison des dictatures, guerres ou agendas idéologiques, tournent le dos à la mondialisation. Cette dynamique ascensionnelle de réduction de la pauvreté est mieux analysée en distinguant 4 niveaux de revenus par lesquels passe l’humanité : les très pauvres (1 milliard), les pauvres (3 milliards), la classe moyenne (2 milliards) et les riches (1 milliard) (Hans Rosling, Factfulnesss, 2018). Nous, Occidentaux, faisons partie du 4ème groupe mais, jusqu’au début du XIXème siècle, nous faisions partie du 1er et ce dernier, ainsi qu’en atteste les indicateurs annuels de développement humain de l’ONU depuis des décennies, est en train de se vider car l’humanité franchit progressivement ces niveaux en un mouvement ascendant favorisé par la mondialisation des échanges.

Oxfam a foncièrement raison de dénoncer l’exploitation des femmes au tiers-monde et d’œuvrer avec détermination à réduire la misère sur la planète. Mais, il faut toujours se méfier des analyses qui ne reposent que sur quelques chiffres isolés : de même qu’une certaine gauche critique à juste titre les experts qui sacralisent le taux de croissance et le PIB, elle serait avisée, sous peine de ne rien comprendre au monde dans lequel nous vivons, de cesser de fétichiser quelques statistiques sur l’inégalité entre des valeurs situées aux deux extrémités de l’échelle. Le combat contre les inégalités passe par le développement économique et la mise en place d’une authentique égalité des possibles.