Le Fatah tenait ces jours-ci, à Bethléem, en Cisjordanie, son 6 ème congrès. Depuis sa création, il y a 50 ans, en 1959, le Fatah a tenu 5 congrès hors de Palestine : le dernier en 1989. La tenue de ce Congrès en Palestine, encore occupée, relève du défi et du miracle. Des centaines de délégués foulent le sol national pour la première fois de leur vie. Ils ont reçu une autorisation spéciale d’Israël, sous pression appuyée des Etats-Unis. Des centaines d’autres délégués n’ont pas pu se déplacer de Gaza, empêchés par un Hamas qui ne décolère pas contre ce qu’il estime être les détentions arbitraires de ses militants par l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas.

Les débats, selon mes informations, sont houleux. Ils opposent les jeunes loups à la vieille garde, les Palestiniens de l’intérieur à ceux de l’extérieur, ceux qui veulent miser sur la seule négociation et ceux qui veulent maintenir ouverte l’option du retour à la résistance armée. Pour couronner le tout il y a ce combat risible des coqs, entre les pères fondateurs, encore en vie.

Fer de lance de la résistance palestinienne, le Fatah est vieilli, ridé et usé par 50 ans de pouvoir quasi absolu dans toutes les instances de l’OLP. La crise qu’il traverse est profonde. Elle s’explique par plusieurs facteurs:

1) La mort en 2004 de son dirigeant historique, Yasser Arafat, l’a privé d’un chef charismatique et d’un politicien hors pair. Le Fatah a perdu non seulement le capitaine, mais aussi le gouvernail et la boussole. Il ressemble donc à un bateau à la dérive balloté par le vent.

2 ) Le Fatah continue à être dirigé, pour l’essentiel, par la vielle garde. Or celle-ci, dans le cadre de l’Autorité Palestinienne, est usée par l’appétit du pouvoir à l’intérieur des Territoires Occupés, tandis que la fraction demeurée à l’extérieur est désabusée par la longueur de l’exil. Progressivement, le Fatah s’est déconnecté de la population palestinienne et a davantage compté sur les réseaux clientélistes que sur une adhésion spontanée de la population à son programme.

3) Le Fatah a misé sur la négociation politique comme seule stratégie pour atteindre l’objectif de la libération. Ce n’était certes pas un mauvais choix étant donné le rapport de forces en présence et surtout la pression internationale et arabe dans ce sens. Mais quand le Fatah a constaté que la négociation tournait à la duperie, permettait à Israël de gagner du temps, de multiplier les faits accomplis dans les territoires occupés, de poursuivre, de manière inexorable, la construction du Mur de la honte et le processus de judaïsation de la ville de Jérusalem, le Fatah qui constitue l’épine dorsale de l’Autorité palestinienne aurait dû en tirer les conclusions et changer de stratégie. Pas nécessairement par un retour à la lutte armée, mais par l’organisation d’une résistance non-violente et surtout par une campagne d’information pour mettre à nu le double-jeu du partenaire israélien. La dissolution de l’Autorité palestinienne aurait pu même être envisagée pour mettre la Communauté Internationale devant ses responsabilités vis-à-vis du peuple palestinien. A quoi sert en effet de continuer à épater la galerie en disant que nous voulons régler le problème par la négociation si Israël continue à défier en toute impunité la légalité internationale, à violer toutes les conventions de Genève, et à faire fi du principe fondateur des Accords d’Oslo paix contre territoire ?

4) La défaite du Fatah lors des élections législatives de 2006 s’éclaire à la lumière de tout cela. Le Hamas a maillé tout le territoire palestinien par un réseau associatif et des organisations caritatives, ce qui le rendait plus proche des populations. Il dénonçait un Processus de paix qui tournait à la farce. Et de plus, le Hamas était crédité d’une image de pureté idéologique, de fermeté politique voire même de droiture morale.

La victoire du Hamas était prévisible, c’est son ampleur qui m’a surpris. J’ai pu prendre la mesure de l’érosion de sympathie pour le Fatah à l’intérieur des territoires palestiniens en raison d’une perception de corruption, de clientélisme et de népotisme au niveau de la gestion de l’Autorité palestinienne en raison de la fermeture du système politique et du manque de gouvernance et en raison des dissidences internes qui minait le mouvement de l’intérieur. J’aurais souhaité que le Fatah eût tiré profit de sa défaite pour en analyser les causes et rebondir, corriger le tir, adopter un autre programme, opérer un tri dans ses choix et surtout s’expliquer auprès de sa base. Il a préféré s’acharner sur ses adversaires en les délestant de leur victoire, voire même en participant à l’ostracisme dont ils ont été victimes.

Les conséquences de cet aveuglement ont été catastrophiques. Le Hamas s’est agrippé à son discours idéologique, s’est radicalisé dans ses positions, a pris le contrôle de Gaza, a éjecté le Fatah de la Bande, et s’est replié sur des positions radicales de coloration religieuse défiant toute logique, et mettant à mal le mouvement national palestinien dans son ensemble. Il se présente aujourd’hui comme la seule force de résistance légitime, diabolise ses adversaires, et s’imagine qu’il pourra combattre Israël jusqu’au dernier Palestinien. Tout cela frise le tragique. Car c’est le sens de notre combat national qui s’en trouve dénaturé.

On transforme un conflit national sur un territoire opposant Israël aux Palestiniens et aux autres Arabes, en un conflit religieux opposants Juifs et Musulmans. Cela rend quasi impossible toute solution et nous entraîne dans une guerre sans fin. Israël aura beau jeu de dire qu’il est la victime "innocente" d’un terrorisme radical de type religieux, alors que c’est lui qui pratique la forme du terrorisme la plus abjecte, les bombardements au phosphore blanc.

Lisez les discours de Netanyahou et vous y trouvez toute la panoplie: Israël, Etat démocratique, menacé par des fanatiques, et antisémites, voués à sa destruction. Voilà la nouvelle rengaine constamment claironnée par les dirigeants israéliens. Le combat contre Israël n’émane d’aucun sentiment de haine à l’égard des Juifs mais d’une quête désespérée de justice. Les Palestiniens sont épris de paix et aspirent à une solution par la voie de la négociation mais la résistance légitime et reconnue comme telle par le droit international demeure une option.

Le peuple palestinien doit recouvrer tous ses droits, mais il n’y a pas de justice absolue, il n’y a que la justice du possible. Le peuple palestinien a fait des concessions douloureuses puisqu’il négocie le partage de ses propres entrailles, mais ce peuple a assez enduré; il ne peut continuer à mener une existence au rabais. Les peuples arabes constituent la profondeur stratégique de la lutte palestinienne . La Palestine a besoin d’être sans cesse irriguée par leur solidarité active.

Le combat palestinien est celui de tous les Arabes. Les Etats-arabes ont fait à Israël l’offre la plus généreuse, appelé le Plan arabe de la Paix: Israël doit saisir cette branche d’olivier; à défaut, les Arabes doivent assumer leurs responsabilités. La réconciliation inter-palestinienne est une nécessité humaine et stratégique, il faut y œuvrer sans arrière-pensées. Le Fatah est attaché à un Etat palestinien laïc et démocratique. Telles sont les conclusions que j’attends du Congrès du Fatah à Bethléem.

Un dernier mot : le combat palestinien n’a jamais été un long fleuve tranquille et la route n’a jamais été semée de pétales de roses. Mais aujourd’hui la situation est particulièrement tragique car il n’y a plus de chemin à emprunter et il n’y a plus de consensus ni sur la méthode, ni sur la stratégie, ni sur la vision. Le Fatah et le Hamas sont deux composantes essentielles du combat palestinien; ils doivent sans tarder remettre l’épée dans le fourreau et faire en sorte que le Palestine soit un seul lit pour deux rêves.