Une opinion de Joël Kotek, directeur de publication de la revue "Regards" et enseignant universitaire expert auprès de l’Ihra (Alliance internationale pour la Mémoire de la Shoah).

En mars dernier, 200 universitaires ont publié un document intitulé "Déclaration de Jérusalem sur l'antisémitisme" qu’ils proposent d’utiliser en lieu et place de la définition dite opérationnelle de l'IHRA qu’ils jugent confuse et conflictuelle. En réalité, rien n’est moins sûr!

A priori, la déclaration n’a rien de vraiment révolutionnaire et/ou scandaleux en soi n’étaient certains signataires (antisionistes radicaux avérés) et l’une ou l’autre considérations contestables.

La déclaration se focalise, d’abord, essentiellement sur le vieil antisémitisme de droite, oubliant largement les deux autres matrices de l’antisémitisme contemporain, gauchiste et arabo-musulmane.

Elle pose, ensuite, l’antisémitisme, à l’origine pourtant de la Shoah, comme une forme parmi d’autres d’intolérance à l’égard de l’autre [1].

Elle assène surtout de manière dogmatique certaines vérités qui vont à l’encontre de toutes les récentes enquêtes scientifiques menées sur le terrain par des enquêteurs et chercheurs en sciences sociales confirmés. Sans compter qu’elle disculpe d’emblée le mouvement de boycott d’Israël (BDS) de tout antisémitisme. Un rien réducteur.

Le pourquoi de cette nouvelle déclaration

Au-delà de ces considérations pour le moins discutables, ce qui pose surtout question, c’est la raison pour laquelle ces universitaires en sont venus à proposer une "nouvelle" définition de l’antisémitisme.

La réponse est évidente: son objectif vise tout simplement à contrecarrer, à miner, à freiner la formidable ascension de l’autre définition, celle adoptée par l’Alliance Internationale pour la Mémoire de la Shoah (Ihra) en juin 2016.

La question est dès lors évidente : qu’est-ce qui pourrait bien justifier le remplacement de cette définition ? Que peuvent bien leur reprocher ces illustres et bien moins illustres enseignants ?

À les en croire, la définition de l’Ihra serait confuse, militante et idéologique pour empêcher toute possibilité de critique d’Israël et donc porter atteinte à la liberté d’expression. Qu’en est-il de ces affirmations ?

Pour aller vite, la réalité nous oblige à affirmer que ses détracteurs ont tout faux. S’il ne allait qu’une seule phrase pour le démontrer, il suffirait de citer le troisième paragraphe de la définition supposée attentatoire à la critique d’Israël: "L’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive. Cependant, critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme."

On le voit, les auteurs de la définition de l’IHRA ont clairement posé le principe qu’il ne saurait être question d’interdire le droit à la critique de la politique israélienne. L’utilisation du verbe "pouvoir" signifie qu’une critique présentée comme antisioniste "peut" se révéler en certaines circonstance antisémite, ce que d’ailleurs ne nie nullement la déclaration de Jérusalem qui reconnaît, elle aussi, que l'antisémitisme et le langage anti-israélien vont parfois de pair. Dont acte !

On doit donc légitimement s’interroger sur la capacité des signataires à lire un document d’histoire, sinon, faut-il se l’avouer, sur leur bonne foi et ce, d’autant plus qu’en son premier paragraphe, la définition de l’Ihra s’affirme comme non … contraignante, d’où sa qualification de définition "opérationnelle" et/ou de "travail".

La définition tant honnie par nos signataires n’est autre qu’un outil informel destiné à mieux cerner l’antisémitisme dans l’ensemble de ses périmètres, y compris (pardonnez-moi le concept) islamo-gauchistes. La déclaration de l'Ihra ne restreint pas la liberté d'expression, elle donne simplement quelques lignes directrices sous forme d'exemples précis. Nul ne risque donc d’être poursuivi par le moindre tribunal, comme l’atteste d’ailleurs la pratique. À ce jour, en effet, aucun universitaire n’a été poursuivi sur base de cette définition pour rappel non… contraignante.

Ce qu'est l'Ihra

Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement, car contrairement à ce donneraient à croire nos 200 universitaires (sur les quelques milliers de spécialistes de l’antisémitisme et de la Shoah que compte notre planète), l’Ihra n’a rien d’une officine au service des intérêts d’Israël, des sionistes ou encore des Juifs. Pour ceux qui ne le sauraient pas cette organisation est autre que l’équivalent des Nations-Unies pour les questions touchant à la mémoire de la Shoah et de plus en plus des génocides, bref une organisation intergouvernementale classique où siègent des représentants (souvent des ambassadeurs) des États signataires assistés d’universitaires et d’experts reconnus, parmi lesquels, pour le cas de la Belgique, de l’ULB, de l’ULiège ou encore de la Cellule Démocratie ou Barbarie de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Trente-quatre États en sont membres parmi lesquels la Belgique, l’Allemagne, la France, le Canada ou encore l’Argentine.

Ce caractère officiel de l’Ihra explique pourquoi sa définition de l’antisémitisme a été adoptée notamment par le Partri travailliste britannique, le Parlement européen, par le Sénat belge, à l’unanimité moins une abstention (NVA) et recommandée par le Secrétaire général des Nations-Unies. Ces États et Organisations Internationales seraient-ils aux ordres d’Israël pour imposer une définition outrée de l’antisémitisme ? On peut légitimement en douter, à moins de partager les thèses complotistes antisionistes radicales.

De quoi cette définition serait-elle le nom?

Enfin, tandis qu’elle en vient reproche - bien à tort - à la définition de l’Ihra d’accorder une "importance excessive" au conflit palestinien, la Déclaration de Jérusalem lui consacre pour sa part dix de ses quinze "lignes directrices". Comprenne qui pourra !

Cela donne une définition pour le moins politisée, rédigée d'une manière beaucoup moins pertinente pour les experts et enquêteurs. Qui plus est, elle est deux fois plus longue que la définition de l'Ihra qui, elle se s’intéresse pas au conflit entre Israéliens et Palestiniens.

On ne peut dès lors s’interroger sur les motivations qui se cachent derrière cette déclaration pour le moins maladroite et idéologisée. 

De quoi cette définition serait-elle le nom sinon de la peur d’un certain nombre d’opposants à l’Etat d’Israël qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, craignent qu’ils ne puissent plus défendre la cause palestinienne. Qu’ils se rassurent, ils n’ont rien à craindre d’une définition non contraignante qui ne fait que souligner que dans certains cas (comme ils le reconnaissent eux-mêmes) l’antisionisme peut-être un cache-sexe commode de l’antisémitisme le plus vil. Il suffit de songer à l’ex-humoriste Dieudonné Mbala Mbala, à l’ex-maoïste Olivia Zemor, à l’ex-Ecolo Ginette Skandrani, au national-socialiste français Alain Soral ou encore au shiite Yahya Gouasmi, à ces tristes inventeurs de la liste du Parti … antisioniste de France pour s’en persuader.

>>> [1] La haine des Juifs ne se réduit ni au racisme ni à la xénophobie ordinaire. Les Juifs figurent bien moins l’étranger que le Mal en soi. En Allemagne, les Juifs n’étaient pas des étrangers. L’antisémitisme précède de plus de 15 siècles l’invention du racisme proprement dit. Cette haine particulière est ancienne : elle est d’origine religieuse. Elle naît de l’opposition rageuse et jalouse du christianisme d’abord et de l’islam ensuite envers le judaïsme, leur père en religion ; d’où des stratégies de déni puis de dénigrements parfois violents qui poseront, à partir du XIème siècle les Juifs en boucs émissaires naturels des crises et catastrophes. Progressivement, en effet, s’installera l’idée que les Juifs sont à l’origine du Mal, catastrophes naturelles, épidémies, morts d’enfants inexpliqués. Cette construction idéologique, qualifiée par Léon Poliakov de causalité diabolique, sera érigée progressivement en code culturel. Elle explique pourquoi, durant la Seconde Guerre mondiale, les nazis ne condamnèrent que les Juifs et nulle autre minorité à la mort immédiate et industrielle. Elle explique encore pourquoi les Juifs se retrouvent aujourd’hui au cœur des explications complotistes relatives au Covid.