Une carte blanche d'Inès Trépant, politologue et auteure (*)

Chaque année, des milliards d’oiseaux migrent entre l’Afrique et l’Europe. Une migration au long cours, qui force l’admiration. Février dernier, les grues cendrées ouvraient le bal, déchirant le ciel de leur cri sonore, en remontant vers le nord. Fin mars, les hirondelles se posaient au Plat Pays. Mai : c’est le retour des martinets. Un poids plume, qui aura parcouru des milliers de kilomètres avant d’arriver à nos portes. Pour nicher, assurer la reproduction de l’espèce avant de rejoindre, fin juillet, ses quartiers d’hiver africains.

Le martinet : un oiseau capable de mille prouesses. Il bat le record mondial du vol d’endurance. Il reste en l’air pendant dix mois d’affilée sans pratiquement jamais se poser. Il mange, il s’accouple, il dort en volant. C’est un as des acrobaties aériennes. Un chasseur en plein vol. L’ami du jardinier et de l’agriculteur : il se repaît exclusivement d’insectes. Seulement voilà, derrière ce joli tableau se dessine une réalité plus inquiétante, car cet infatigable oiseau est en déclin. Son retour au bercail risque d’avoir un goût amer. Gîte et couvert sont menacés.

Crise du gîte et du couvert

Les affres du martinet, c’est d’abord la crise de logement. Principalement urbain, il affectionne les constructions artificielles, riches en cavités, sous les toits ou dans les murs pour nidifier. Or, ces espaces se font rares dans nos villes avec la rénovation des bâtiments. Le couvert, à présent. Il est 100 % insectivore. Il paie donc le prix fort de l’addiction de notre modèle agricole aux pesticides.

Face à la crise sanitaire qui nous occupe, la question du déclin des martinets peut sembler futile. Pour d’aucuns, une préoccupation de romantiques attardés. Or, le Sars-Cov-2 nous impose une autre grille de lecture. La destruction de la biodiversité est source de pandémie. Une vérité implacable qui ne fait l’objet d’aucune controverse scientifique. En toute logique, la santé environnementale devrait être la priorité des dirigeants politiques. Les médias, le relais de cette conscientisation. Paradoxalement, la crise de la biodiversité reste dans l’angle mort du changement climatique, à la périphérie des débats publics. Un enjeu pour lequel la couverture médiatique est indigente. L’éducation à l’environnement : le parent pauvre des cursus scolaires. L’Homo digitalis est coupé de la nature. Sans surprise, dès lors que la biodiversité reste un concept abstrait, virtuel, elle s’effondre inexorablement, dans l’indifférence générale.

Côté pile. Des espoirs sont permis. Dans sa "Stratégie en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030", la Commission européenne propose de transformer d’ici 2030 au moins 30 % des terres et des mers européennes en zones protégées. Dans l’optique d’inverser le déclin des pollinisateurs, elle affiche l’objectif de réduire l’utilisation des pesticides d’au moins 50 % ainsi que de cultiver 25 % des terres agricoles selon les normes de l’agriculture biologique. Des engagements louables, réitérés dans sa "Stratégie de la ferme à la table" (1). 2021, c’est aussi une année cruciale pour la biodiversité. La 15e conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique se tiendra à Kunming, en octobre prochain. Son but : définir le cadre mondial pour la biodiversité pour l’après-2020.

Côté face. Les espoirs sont douchés. Sur la question des pesticides, l’UE et ses États membres nagent en plein cynisme. Pour preuve : la funeste pratique, toujours d’actualité, qui permet, légalement, l’exportation de pesticides dangereux, interdits de commercialisation et d’utilisation en Europe, dans les pays plus pauvres, aux réglementations plus laxistes. Autre exemple : l’Accord de libre-échange UE-Mercosur, qui prévoit la levée des obstacles au commerce sur les produits chimiques. Une victoire incontestable du lobby chimique européen, pour qui le Brésil est l’Eldorado des pesticides. Enfin, dans ce jeu de dupe, la Belgique n’est pas en reste. Dans l’œil du cyclone sanitaire, elle a accordé, pour la troisième année consécutive, la prolongation de l’utilisation d’un des trois néonicotinoïdes "tueurs d’abeilles", pourtant interdit partiellement par l’UE depuis 2013 et totalement depuis 2018, en raison de sa dangerosité pour l’environnement et la santé humaine. Cette nouvelle dérogation : un soulagement pour le secteur betteravier. Un camouflet pour les citoyens. Et un pied de nez à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui plaide en faveur d’un changement de paradigme : l’approche "Une seule santé", qui met en évidence le lien entre la destruction de la nature et la santé humaine. Sale temps pour les martinets !

À l’heure où l’UE se prépare au grand raout onusien, cet oiseau illustre, à lui seul, les limites de la stratégie de la protection de la biodiversité à coups d’"aires protégées". Pour enrayer son déclin, des changements systémiques s’imposent. La réforme de la Politique agricole commune, en cours, constitue potentiellement un levier de sa protection. Une occasion manquée, dès lors que l’addiction aux pesticides persistera ou que les accords commerciaux ne seront pas assortis d’objectifs et de critères environnementaux mesurables, vérifiables et sanctionnables. Enfin, le "Pacte vert européen" a l’ambition de revoir l’ensemble des politiques de l’UE pour les aligner sur l’urgence climatique et la neutralité carbone. Ce principe cardinal doit également valoir pour la biodiversité. L’erreur est de croire que ce qui est bon pour le climat l’est forcément pour elle. Les éoliennes tuent chaque année des milliers d’oiseaux. L’isolation des bâtiments supprime les cavités dont ils dépendent pour leur reproduction, etc. En clair, pour répondre simultanément à leurs engagements internationaux pris en matière climatique et de biodiversité, il revient aux autorités publiques d’intégrer systématiquement celle-ci dans l’ensemble de leurs politiques sectorielles. Par exemple, par des campagnes de formation des professionnels du bâtiment ; le couplage des aides liées à la rénovation des bâtiments à l’installation de nichoirs, etc.

Hirondelle ou martinet ?

Mais le sursaut citoyen et politique n’aura pas lieu tant que la biodiversité restera un concept virtuel. Pour paraphraser Philippe J. Dubois (2), "l’amnésie environnementale" a des conséquences terrifiantes. Comment peut-on enrayer le déclin des martinets s’ils sont confondus avec les hirondelles, alors que leurs habitat et mœurs de vie n’ont rien de comparable ? La case départ, c’est donc l’éducation à la nature. Pour éveiller les consciences, susciter l’émerveillement et l’envie de la protéger, selon le célèbre adage "connaître, aimer, protéger". C’est assurément la boussole à suivre pour nous sortir de l’ornière. La protection de la biodiversité, c’est ce qui nous permettra d’emporter des batailles contre les pandémies.

(*) "Biodiversité. Quand les politiques européennes menacent le Vivant", Éd. Yves Michel (2017).

(1) Ces deux communications de la Commission ont été publiées le 20 mai 2020.

(2) Auteur de "La Grande Amnésie écologique" (Éd. Delachaux et Niestlé, 2015).

Chapô et intertitres sont de la rédaction.