Une opinion de Florence Marchal, autrice, éditrice, co-créatrice de la revue L'Esprit des villes, d'Edgar Kosma, auteur et de Christophe Mercier, architecte, urbaniste, concepteur avec le bureau "Suède 36" d’espaces publics, de parcs et de plaines de jeux.

Depuis l'annonce des nouvelles mesures de déconfinement mises progressivement en application à partir du 4 mai, de plus en plus de voix s'élèvent contre la politique "deux poids, deux mesures" qui se dégage de l'arrêté ministériel.

Le secteur culturel a été le premier à réagir face à l'oubli dont il fait l'objet. Mais un autre pan de la population semble totalement oublié : les citadins, qui ne possèdent ni jardin, ni terrain de golf, ni résidence secondaire. Des citoyens à qui on interdit toujours de se poser sur l'herbe des parcs, non pour éviter d'être contaminé ou propager le virus, mais "pour éviter tout rassemblement".

Or, à la lecture de l'arrêté, on peut s'interroger sur le feu vert donné à certaines activités et à l'interdiction maintenue pour d'autres. De façon générale, toutes activités commerciales et économiques en vue de relancer l'économie y sont encouragées. Par exemple, les cabinets d'avocat "peuvent recevoir leurs clients aussi longtemps qu’il est d’usage et sans limitation du nombre de personnes". Les centres commerciaux sont rouverts depuis le 11 mai. On peut prendre à nouveau l'avion malgré l'absence de données concernant la propagation du virus en cabine, idem pour le taxi. La chasse, la colombophilie, le dressage canin, l'équitation, le tennis, le golf, le kayak... sont des activités à nouveau permises. Le texte souligne l'importance d'aérer les espaces ou de faire une activité de préférence à l'air libre, allant dans le sens des dernières études scientifiques qui tendent à montrer que la charge virale diminue plus rapidement à l'extérieur, contrairement aux locaux fermés ou pire, climatisés.

De plus, si les promenades et les activités en plein air sont autorisées, il est interpellant d'y lire que les bains de soleil et pique-niques sont interdits "pour éviter tout rassemblement". Mais de quoi le CNS a t-il peur ? Quelles risques prenons-nous à nous asseoir seul, en couple, en famille ou avec quatre invités, toujours les mêmes, dans un vaste parc aéré par rapport à un jardin qui peut être un espace plus restreint ? Et d'autant plus qu'en public, nous avons tendance à mieux respecter les consignes, de peur d'être jugés, dénoncés ou carrément verbalisés.

Une interprétation différente

Aussi, qu'entend le CNS par "rassemblement" ? Au paragraphe "Loisirs", il est indiqué que tout rassemblement de plus de deux personnes est interdit. Mais qu'il est autorisé de se promener avec les personnes vivant sous le même toit ou en compagnie de deux autres personnes, sans préciser s'il s'agit de deux personnes en plus de celles vivant sous le même toit. Force est de constater que les recommandations sont libres d'interprétation laissant donc la porte ouverte au "bon sens" et à l'interprétation arbitraire des brigades de police.

Nous pouvons également interroger cette notion d’interdiction des rassemblements dans l'espace public qui remet en question l'usage des biens communs et du droit à la ville tout comme l'injonction de "rester en mouvement", expression propre aux politiques de productivité et de restriction des libertés individuelles au profit des espaces marchands.

Des solutions existent

Si toutefois la volonté du gouvernement d'interdire de s'asseoir dans les parcs ne vise que la protection contre le virus, alors rassemblons nos imaginaires d'urbanistes, scientifiques, artistes, citoyens... et trouvons des solutions pour le bonheur de toutes et tous : des cercles marqués au sol et respectant la distanciation sociale comme dans les parcs new-yorkais, une charte de "bonne conduite", des nappes de pique-niques comme territoire provisoire, la convivialité entre voisins et voisines et le respect de tous, un vrai appel à la solidarité, etc.

Tout comme certains partis ont défendu les intérêts de leur électorat, telle la permission de se rendre à nouveau dans les résidences secondaires, nous invitons les partis progressistes à veiller à ce que les droits sociaux soient préservés et que soient entendu l'appel à jouir en toute liberté des biens communs, tels les parcs, jardins et espaces publics. Sinon, l'espoir d'un « après » rectifiant les erreurs antérieures s'éloigne lorsque seule l'économie continue de passer avant la culture, la santé, le social et l'écologie.

Les espaces communs sont non seulement une bulle d'air indispensable pour les citadins dont les plus pauvres vivent parfois dans une grande promiscuité. Ils sont aussi devenus des lieux de réunion de travail pour les artistes et les créatifs qui ne peuvent plus se rencontrer chez eux, dans les cafés, les bibliothèques ou les centres culturels. Car pouvoir prendre le temps de s'asseoir et de discuter peut parfois être bien plus productif que de marcher comme une poule sans tête.

Titre de la rédaction. Titre original : "Circulez ! Le 'deux poids, deux mesures' du déconfinement"