Une opinion de François Ska, ancien directeur d’école et actuel président d’un Pouvoir organisateur.


Continuer à nier les faits, et s’obstiner à amender un texte, à prévoir des dérogations, des exceptions, alors que, dès avant sa mise en application, les directions en avaient dénoncé les effets pervers qui se vérifient ? Ce n’est pas la bonne option.


"On ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée que celle qui l’a créé." Albert Einstein


Selon les chiffres récoltés par la FEADI (Fédération des Associations de Directeurs de l’Enseignement Libre), le nombre d’heures de cours non assurées pour cause de manque de professeurs est trois fois supérieur en novembre 2018 par rapport à novembre 2016. Mais la pénurie d’enseignants, réelle, n’a pas été multipliée par trois ! Qu’est-ce qui a changé alors ? Les dispositions légales, et, en particulier, la mise en œuvre rigide du décret "Titres et fonctions".

Sans entrer dans les détails techniques, les directions des écoles secondaires, mais aussi fondamentales, tous réseaux confondus, ont montré et expliqué de nombreux autres effets pervers de ce décret. A de très nombreuses reprises, des enseignants compétents n’ont pas pu être désignés dans des postes vacants.

Ce sont donc les élèves qui sont les premières victimes de cette situation : ils ne bénéficient pas de cours, qui auraient pu être assurés pour un certain nombre en tout cas, sans ce décret "Titres et fonctions".

Au-delà des élèves, les équipes pédagogiques sont touchées, notamment parce que déstructurées, et incitées à trouver des solutions qui s’apparentent à des rustines. Les directions et les secrétariats perdent beaucoup de temps à des tâches administratives qui les empêchent de consacrer le temps voulu à leurs missions pédagogiques.

La motivation des élèves, la qualité des relations au sein de l’école et dans les familles pâtissent également de cette situation, avec l’augmentation des risques de décrochage scolaire, voire de problèmes de harcèlement, lorsque trop d’élèves manquent d’encadrement pédagogique.

Et que dire alors de l’image qu’on donne de l’enseignement, et de la motivation donnée aux jeunes à y investir ? Ce décret ne se contente pas d’accentuer fortement les effets de la pénurie d’enseignants, mais il en augmente la probabilité à court terme, en décourageant jeunes et moins jeunes à investir dans l’éducation. Quel potentiel doublement gâché ! Pour les personnes motivées mais dissuadées de travailler dans l’enseignement d’une part, pour les jeunes privés d’adultes de référence et de formateurs potentiellement compétents d’autre part.

De quel enseignant parle-t-on ?

Le décret mission et le Pacte pour un enseignement d’excellence, pour ne citer que deux textes de référence, parlent du métier d’enseignant en soulignant la grande diversité de ses missions. Un problème sociétal surgit (attentats, harcèlement, assuétudes…) l’école, donc les enseignants, doivent s’en occuper. Une de ces fonctions, certes importante, est d’aider les élèves à acquérir connaissances et compétences. Mais ce n’est pas la seule d’une part, et la seule maîtrise des connaissances de la branche enseignée ne suffit pas loin de là à assurer la compétence à enseigner.

Mais le décret "Titres et fonctions" dit tout autre chose, et part d’un postulat très différent. La première condition pour pouvoir affecter quelqu’un dans un poste d’enseignant, c’est qu’il ait d’abord et seulement le titre qui assure théoriquement qu’il maîtrise la seule matière qu’il va enseigner et un titre pédagogique pour cette matière et pour le niveau correspondant à sa formation. Un exemple pour illustrer. Une personne détentrice d’un master en langues romanes (français) et passionnée d’histoire ne peut plus donner des cours d’histoire en 4e, 5e ou 6e secondaire, parce qu’elle n’a pas le titre requis (master en histoire) et ne peut pas donner non plus de cours d’histoire en 3e secondaire, parce qu’elle n’a pas le titre requis et parce que son titre pédagogique est du niveau universitaire. Pour autant, qu’est-ce qui permet de dire que cette personne est incompétente pour prendre en charge des cours d’histoire ? De très nombreux élèves ont eu des professeurs de français qui assuraient également les cours d’histoire de façon passionnante, notamment parce que des ponts pouvaient aisément être établis rentre le cours d’histoire et le cours de français. Et ce n’est qu’un exemple ! Il montre bien que la volonté de protéger les titres l’emporte sur le souci de permettre à l’élève d’être bien accompagné et à l’école de bien fonctionner.

Comment rebondir ?

Continuer à nier les faits, et s’obstiner à amender un texte, à prévoir des dérogations, des exceptions, alors que, dès avant sa mise en application, les directions en avaient dénoncé les effets pervers qui se vérifient ? Ce n’est pas la bonne option.

Partir des faits, et surtout, se poser les bonnes questions, en sortant du cadre strict de ce décret. Quelles sont les priorités pour assurer notamment et prioritairement la qualité des cours, le bon accompagnement et l’encadrement adéquat des élèves, un bon fonctionnement des écoles et des équipes pédagogiques ? Comment mettre cette problématique en cohérence avec les autres textes de référence de l’enseignement, et, en particulier, avec l’ensemble des missions données à l’enseignant ?