Par le Professeur Jean Nève, Président du Conseil Supérieur de la Santé

Le Conseil Supérieur de la Santé (CSS) rend des avis scientifiques aux Autorités du pays depuis près de 175 ans. Son gros millier d’experts référents et ses procédures de travail confèrent à ses rapports rigueur scientifique et indépendance. Un des objectifs poursuivis est d’inspirer le bien fondé des décisions politiques en matière de santé et d’environnement. Devant la chronicité de la pandémie et l’apparition plus récente de vaccins et de variants viraux, le CSS est tout particulièrement mis sous pression. Traditionnellement, les rapports et avis produits sont tout d’abord transmis au ministre fédéral de la santé et aux organes gestionnaires de la crise pour prise de connaissance et mise en œuvre des mesures qui s’imposent, après concertation et accord avec les entités régionales. Par la suite, ils sont rendus publics et librement accessibles. Hélas, certaines fuites dont l’origine est obscure peuvent se manifester pendant ce parcours et font en sorte que des infos sont alors lâchées prématurément dans la presse. La vocation première de la presse est certes de rechercher et diffuser des infos originales. Quand il s’agit de données à caractère confidentiel, c’est plus discutable en fonction de la manière dont elles sont répercutées. Un tel comportement peut constituer une mise en danger d’autrui par les désordres qu’il peut entraîner et les ressources mobilisées, alors qu’elles devraient toutes être réservées à la lutte contre la pandémie. Deux exemples qui touchent de près le CSS peuvent illustrer ce propos.

Le plan de priorisation de la vaccination livré tout cru

La première affaire concerne un important rapport sur la priorisation de la vaccination chez les personnes de moins de 65 ans. Sujet sensible et fort attendu par les soignants et leurs patients. L’avis circonstancié du CSS fut rendu au ministre fédéral de la santé selon la procédure décrite ci avant. Cette séquence eût été parfaite si quelques heures plus tard et en l’absence de toute communication officielle, certains media n’annonçaient pas les grandes lignes du rapport. Ces infos étaient à ce point parcellaires et ininterprétables que, dès le lendemain, de nombreux scientifiques et praticiens contactèrent le CSS pour déplorer cette situation. Pour couper court à ces interprétations erronées, le rapport complet fut alors rapidement diffusé et remis dans le contexte qui s’imposait. L’effet d’annonce était réussi pour ces media mais la qualité de l’info diffusée à cette occasion laissait franchement à désirer.

Une étude scientifique dévoilée dans son jus

L’autre affaire concerne une étude scientifique que Sciensano mène depuis plusieurs mois sur la composition des masques buccaux et en particulier ceux contenant des biocides à base d’argent. Il y a quelques semaines, les chercheurs ont rendu compte de leurs travaux au ministre fédéral de la santé qui a transmis ces données pour évaluation au SPF Santé Publique puis, in fine au CSS. Ce dernier a réuni près d’une dizaine d’experts pour diligenter un avis urgent qui fut remis au Ministre et à son administration. Et c’est avec l’étonnement qu’on devine que le rapport de Sciensano pourtant strictement confidentiel fût révélé au public à une heure de grande écoute et ce, trois heures avant la remise de l’avis du CSS au ministre. L’interprétation de ce rapport par nature volumineux et complexe fut demandée par un media à deux scientifiques qui indiquèrent que les masques fournis par l’Etat en juin dernier étaient potentiellement toxiques. Ne restait plus alors qu’à déplorer une nouvelle fois le caractère lacunaire d’une telle info non remise en contexte et assurément alarmiste alors que son évaluation allait être transmise au ministre de la santé à qui il appartenait d’en tirer les conclusions et d’en informer le public. Voici indubitablement une manière étonnante d’évaluer la portée de travaux scientifiques et de forcer la communication dans un domaine d’une très grande sensibilité. Un des effets pervers d’une communication non maîtrisée est la perte de confiance du public dans l’ensemble des masques protecteurs.

Infodémie

Que les rapports du CSS et des organes d’avis associés soient guettés avec intérêt ne peut que les réjouir. Le fait que des données s’y rapportant ou que les rapports eux-mêmes soient subtilisés à un stade précoce et qu’ils soient annoncés de manière approximative voire déformée sans s’en référer aux auteurs et sans être accompagnés d’une enquête sérieuse constitue indéniablement une atteinte à la déontologie journalistique. On se trouve ici dans des situations où la rapidité et le plaisir d’annoncer une exclusivité priment sur la qualité de l’info. Dans son récent avis sur l’évolution défavorable de la santé mentale des Belges en période de Covid-19, le CSS posait un constat lucide quant au rôle de certains media et experts qui répandent des informations trop nombreuses, sans discernement et sans cohérence, de qualités variables, parfois contradictoires voire même erronées. A coup sûr, les deux exemples repris ici renforcent le sentiment d’infodémie que décrit ce rapport.