Une chronique d'Etienne de Callataÿ (etienne.decallatay@orcadia.eu).

Loin d’être distribué gratuitement, "Demain", film-manifeste pour un autre modèle de société, a été la source de profits sonnants et trébuchants. Incohérence ou bénéfices bénéfiques ? Côté éco

L’économie du gratuit : voilà une expression qui, jusqu’il y a peu, serait apparue comme un oxymore, une contradiction dans les termes : l’économie est supposée ne s’intéresser qu’à ce qui est potentiellement source de profit, un profit que la gratuité est supposée rendre impossible. Et pourtant, avec Internet, la gratuité, publicité comprise, semble omniprésente : on ne paie plus pour écouter de la musique, remarquer les nouvelles ou consulter une encyclopédie.

Pourquoi donc le célèbre film documentaire "Demain", César du Documentaire ayant totalisé plus d’un million d’entrées en salles, n’est-il pas mis gratuitement en ligne ? Ne serait-ce pas en phase avec les idées du film et les valeurs de ceux qui l’ont réalisé ? Cela n’aurait-il pas permis de toucher et de sensibiliser un public encore bien plus nombreux ? Pensons à des projections que des écoles auraient pu organiser pour leurs élèves.

A l’occasion de la remise du titre de Docteur Honoris Causa de l’Université de Namur à Cyril Dion et à Mélanie Laurent, les deux réalisateurs de "Demain", ainsi qu’à Rob Hopkins, la figure emblématique du courant dit de "la transition", au début du mois d’octobre, la question a été posée au premier d’entre eux. On imagine l’embarras de l’homme ici de cinéma qui se fait de l’argent en exhibant des valeurs qui semblent à l’exact opposé de la recherche du profit.

La réponse de Cyril Dion est éclairante. Elle a fusé, ayant visiblement déjà eu l’occasion de mûrir. Outre un plan juridique, à savoir que des contrats ont été signés avant de connaître le succès qu’aurait le documentaire, contrats qu’il s’agit, bien entendu, d’honorer et qui n’autorisent pas la diffusion à titre gracieux, trois arguments de type économique ont été avancés.

Le premier est que la diffusion payante de "Demain" a été une bonne chose pour la viabilité du cinéma en salles face à la concurrence des écrans individuels. De plus, le premier bénéficiaire économique a été l’écosystème, fragile et malmené, du cinéma de qualité. Les salles d’arts et d’essai ont pu engranger des recettes bienvenues et se faire connaître auprès d’un public plutôt habitué des grands complexes cinématographiques.

Le deuxième est que les bénéfices dégagés par le film "Demain" vont donner envie à d’autres réalisateurs et producteurs de se lancer dans la réalisation de films et de documentaires de qualité. Pour gagner, voire bien gagner sa vie, il ne faut pas nécessairement abaisser ses ambitions. La recherche de sens n’est pas forcément un renoncement aux profits.

Le troisième est que, grâce à sa part du gâteau dans le succès commercial de "Demain", lui, le réalisateur, dispose de l’autonomie financière qui lui permet d’envisager sereinement et en toute indépendance d’esprit la suite de ses activités professionnelles, qui consisteront sans doute en la réalisation d’un pendant fictionnel de "Demain".

La triple réponse de Cyril Dion n’est évidemment pas une critique de la gratuité, conceptuellement, ni même dans ses déclinaisons pratiques. Ne pourrait-on pas souhaiter, à titre d’illustration simple, que nos communes se mettent à planter des arbres fruitiers, avec cueillette gratuite pour tous, dans les espaces publics ? Le propos, ici, est de rappeler, si besoin était, la complexité des choses, et notamment que le profit peut avoir des mérites. D’ailleurs, à la microbrasserie citoyenne de sa ville de Totnes, Rob Hopkins, évoqué ci-dessus, assigne quatre dimensions : communautaire, innovante, soutenable… et profitable ! Soutenabilité et profitabilité sont alors complémentaires, et non contradictoires. Certains se font les champions du "Demain, on rase gratis". Qu’ils réfléchissent avant de demander le "Demain, on zieute Demain gratis".