Une opinion de Sophie de Vos, échevine de la Participation citoyenne à Auderghem (Défi).

Le lancement de processus de démocratie participative un peu partout à travers le monde provient d’un constat partagé par le plus grand nombre : il est temps de réenchanter la démocratie.

Il s’agit de redonner la parole au citoyen si on veut le faire adhérer à nouveau aux vertus du débat démocratique ; si l’on veut contrer la montée en puissance des populismes, des extrémismes, de l’abstentionnisme. Rendre au citoyen sa voi.e.x, comme dirait David Van Reybrouck.

Et le niveau communal étant le plus proche du citoyen, il est jugé idéal pour se lancer dans l’aventure.

Traditionnelles réunions d’information, enquêtes publiques et sondages, mais aussi assemblées citoyennes, budgets participatifs, conseils de quartiers… : les propositions sont nombreuses pour intégrer l’avis du citoyen - de tous les citoyens - dans la gestion des affaires de la cité.

Il est important de souligner ici que ce processus n’est pas un droit pour le citoyen de se substituer aux élus. Il s’agit d’une démarche complémentaire, un win-win, qui amènera idéalement les citoyens à s’investir pour la collectivité, à grandir dans leur citoyenneté et qui, en contrepartie, apprendra aux politiques à mieux gouverner.

Pas uniquement des citoyens "professionnels"

Les panels citoyens sont en effet des lieux idéaux pour échanger, débattre vraiment et dégager un intérêt collectif commun. Ils ont aussi l’avantage non négligeable de pouvoir dépasser les clivages politiques. Les budgets partagés permettent réellement aux habitants de décider de ce que l’on fera d’une partie de l’argent public en imaginant des projets pour leur commune.

Les assemblées des habitants, représentatives de la société dans son ensemble sont le reflet de l’avis de tous les citoyens et non uniquement des "citoyens professionnels".

La partie est néanmoins loin d’être gagnée quand on observe ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux.

Pas de débat sur les réseaux sociaux

Tout d’abord, un constat : le débat n’existe pas sur les réseaux sociaux. On vient pour y livrer une opinion, partager une humeur ou une indignation, dire "sa" vérité, sans attendre en retour un échange, sans être prêt à changer de position, on "balance". Des "petits coups de gueule du jour" aux lynchages médiatiques ; ce tribunal sans procès livre son verdict au nombre de likes.

Cela est déjà contradictoire avec l’idée qu’une communauté qui réfléchit doit en passer par le dissensus, la discussion plutôt que d’affronter de façon clivante deux visions du monde. Ce n’est pas ce qui se passe en réunions citoyennes.

Ensuite, une confusion manifeste entre égalité des droits et équivalence des compétences. Si dans un certain nombre de cas le citoyen (ré)agit en personne prudente et raisonnable, il faut reconnaître qu’il aime aussi s’ériger en expert là où il n’y connaît parfois pas grand-chose. Mais il a le droit de dire ce qu’il pense et il ne s’en prive pas. Biais cognitifs, méconnaissance du contexte historique ou de la réglementation applicable et rumeurs font le reste et on entre dans le monde parallèle des "vérités" virtuelles. D’autant que les réseaux ne sont pas les cénacles privilégiés si on veut faire dans la complexité ou dans la nuance - et tout le monde a désormais le droit d’avoir raison… à raison ou à tort !

À ce stade, pointons aussi le phénomène des bulles cognitives inhérentes aux réseaux, qui enferment les citoyens dans leur entre-soi, les privant d’une vision globale. Ils ne voient plus que leurs enjeux personnels et en viennent à perdre toute notion d’intérêt collectif.

De ce qui précède découle que le temps long de la démocratie n’a tout simplement pas sa place sur les réseaux sociaux ; une démarche de pédagogie et d’apprentissage n’est pas intégrable à cet espace impulsif et en surcharge émotionnelle.

Plus inquiétant, des phénomènes contre-productifs y sont aussi à l’œuvre.

Les phénomènes "Nimby", pour not in my backyard, à savoir ces citoyens qui refusent que l’intérêt général puisse sacrifier une partie de leur bien-être et agissent en conséquence sont passés maîtres dans l’usage des réseaux.

Les groupes d’intérêts aux méthodes parfois fallacieuses ne craignent pas d’y faire leur propagande, conscients que leurs lecteurs ne chercheront pas à vérifier l’information. Les fake news y sont dès lors légion et il devient parfois extrêmement difficile de démêler le faux du vrai.

Ajoutons à cela la manipulation avérée dans le cadre d’élections, la possibilité de répandre ses idéologies et de toucher le plus grand nombre en les sponsorisant, le boulevard laissé aux idées populistes, simples et courtes, le rejet parfois inouï des valeurs de notre état de droit… et les efforts déployés dans l’objectif d’un renouveau démocratique risquent vite d’être fragilisés par la mécanique bien huilée des réseaux sociaux.

Alors que le processus de démocratie participative se met en place d’une part, fastidieux parfois, didactique toujours - puisqu’il s’agit de confier une partie des clés de la cité au citoyen -, il risque de n’être pas suffisant pour redonner le souffle nouveau dont notre démocratie a besoin.

Les médias dits traditionnels ont un rôle à jouer dans l’éducation du public : ne pas courir derrière le modèle des réseaux sociaux qui sont à l’origine de leur perte de vitesse, mais se réinventer - eux aussi - et contrer ces systèmes de communication ne laissant pas la place à la complexité.

Médias, école et citoyens

À cet égard, le phénomène des vidéos sur les journaux en ligne est intéressant et s’inscrit dans la mouvance actuelle de la convergence des médias où l’on regarde désormais la radio tandis qu’on lit le journal sur son smartphone.

L’école à son tour doit s’intéresser à l’éducation aux médias "de qualité" en contribuant à construire des têtes bien faites qui permettront aux citoyens de demain d’être en capacité d’influencer les transformations de la société.

À ce stade, the game is not over. À tous les niveaux de pouvoir, l’avis du citoyen est désormais pris en considération. Dans ma commune en particulier, le processus de participation citoyenne bat son plein et une énergie folle y est dépensée. Malgré la crise sanitaire et les travaux en virtuel, des citoyens sont au rendez-vous et consacrent le temps nécessaire au renouveau de leur démocratie - ce temps tellement absent des réseaux sociaux.

L’avenir nous dira si nous avons raison de parier sur cette intelligence collective.