Une organisation qui défend les Érythréens exige que l’UE cesse son soutien à un projet de construction de route, car le gouvernement érythréen y recourt au travail forcé.

Une opinion de Benoit Lannoo, consultant en communication et  en relations internationales.

En ces temps où le coronavirus nous contraint dans notre liberté de vivre comme nous l’entendons, nous risquons d’oublier que nous menons encore et toujours des politiques étrangères.

Un projet, qui prévoit la construction de routes entre l’Érythrée et l’Éthiopie voisine, a ainsi reçu 20 millions d’euros de la part de l’Union européenne en février 2019. En décembre dernier, 60 millions d’euros supplémentaires y ont été ajoutés, l’argent étant destiné aux entreprises érythréennes. Pour la construction de ces routes cependant, le régime érythréen fait appel à des travailleurs du service national érythréen. Cette forme de conscription a été décrite par l’Organisation des Nations unies (Onu) comme relevant de l’“esclavage” et de “crime contre l’humanité”.

Il est en effet bon de rappeler, alors que l’Érythrée “fête” le jour national ce dimanche 24 mai, que depuis la fin de la guerre d’indépendance (de 1991 à 1993), les Érythréens non jamais eu la liberté de vivre comme ils l’entendent.

Quand leur nouvelle patrie et l’Éthiopie d’Ahmed Abiy Ali (lauréat du Prix Nobel de la Paix 2020) avaient mis formellement fin à la guerre entre les deux pays en juillet 2018, beaucoup en Érythrée et dans la large diaspora érythréenne espéraient cependant que le système astreignant du service national disparaisse. Ce n’est toujours pas le cas. Le recrutement de force – il s’agit de réelles razzias – pour des écoles militaires de tous les garçons et filles juste avant la dernière année du bac, suivi d’un service illimité dans le temps sous les armes, dans l’administration ou dans des travaux publics, demeure inchangé. Dès lors, les Érythréens s’enfuient toujours massivement de leur pays natal ; le Haut-Commissariat pour les Réfugiés de l’Onu décomptait ainsi cinq mille réfugiés clandestins par mois avant le traité de paix. Aujourd’hui, tous les observateurs dans la région s’accordent pour dire que ce nombre n’a pas diminué ces deux dernières années, et a même augmenté. Or, le projet européen contesté est sensé “aider les africains à se construire un avenir chez eux”.

“Nous ne payons pas pour la main-d’œuvre dans ce projet, nous ne fournissons que les matériaux de construction”, disent les responsables européens. Quel cynisme : tout le monde sait qu’il n’y a pas de main-d’œuvre libre dans la “Corée de l’Afrique”, un pays tellement fermé que, mi-février par exemple, le cardinal éthiopien Berhaneyesus Demerew Souraphiel, muni de tous les visas nécessaires, a été détenu pendant une demi-journée à l’aéroport d’Asmara avant d’être renvoyé à Addis-Abeba sans la moindre explication. En revanche, les ambassadeurs européens circulent dans le pays, soigneusement escortés par les autorités érythréennes. Ceci n’empêche évidemment pas qu’ils mesurent parfaitement dans quelle oppression et le désespoir vit la population érythréenne, dont tous les bienfaits de l’indépendance leur ont été volés par le régime dictatorial de l’homme fort à Asmara, Isaias Afwerki. Et la plupart d’entre-eux n’ose même pas le dire, car qui parle en Érythrée risque de disparaître dans d’innombrables prisons, si pas pire.

Les Érythréens qui ont lancé la “Fondation pour la Défense des droits des Érythréens” qui assigne désormais l’Union en justice devant le tribunal du district d’Amsteradam, osent malgré toutes les menaces démontrer que l’appui européen à un tel projet entre en conflit avec le droit international. C’est pourquoi ils exigent l’arrêt du projet. Depuis l’annonce il y a quinze jours du début de ce litige, quelques parlementaires néerlandais veulent éventuellement se pencher sur le dossier et mettre la pression sur le gouvernement à La Haye. À Bruxelles aussi, la députée louvaniste Els Van Hoof (CD&V) a envoyé une question parlementaire au ministre des Affaires Étrangères, Philippe Goffin (MR), pour en savoir plus sur la position belge. Les deniers européens dépensés en Érythrée proviennent en effet du “Khartoum-EU Emergency Trust Fund for Africa”, dont on ne peut savoir clairement s’il ressort de la juridiction de la Commission européenne, du Conseil européen ou des États-membres. Raison de plus pour laquelle il est urgent de savoir ce que fait la Belgique dans ce dossier.