Une opinion du Dr. Ahmad Awada et du Dr. Jean Klastersky, respectivement professeur d’oncologie médicale et professeur (hon) de médecine.

La pandémie et la crise qui en résulte – et qui n’en est qu’à son début – montrent cruellement les carences de nos gouvernants, et pire encore, l’absence effective de l’État ; il est consternant de constater qu’il ait fallu une pandémie touchant des milliers de nos concitoyens pour qu’un gouvernement se mette en place dans notre pays.

Les carences sont visibles à plusieurs niveaux, et en particulier dans les structures sanitaires : le manque de matériel médical (tests, masques, ...) et le cas des maisons de repos en sont des exemples flagrants. 

Pourquoi sommes-nous arrivés à ce stade ? D’abord, en Belgique, le morcellement du pouvoir a conduit à une situation ubuesque où plusieurs ministres de la santé se disputent leurs prérogatives respectives. Cette situation se reproduit d’ailleurs dans l’enseignement et dans le secteur des transports, pour ne citer que deux exemples criants. Or, ce n’est qu’une organisation centrale, solide et réfléchie dans au moins ces trois domaines, combinée à une gratuité pour tous, qui serait un socle crédible du bien-être dans notre société, seul rempart contre la stagnation et le découragement. Par ailleurs, les politiques capitalistes à outrance et néo-libérales, menées depuis des années par des gouvernements successifs, ont conduit au culte du rendement extrême dont tout humanisme a disparu.

La situation dans les hôpitaux publics en est un exemple frappant. La vocation de l’hôpital public est de fournir gratuitement (ou presque) à tous (en particulier aux plus défavorisés) des services médicaux et une assistance psycho-sociale de haute qualité. Il ne faut pas être un expert en économie pour comprendre que ces buts ne peuvent être atteints les yeux fixés sur l’équilibre budgétaire ; et d’autant plus si nos directeurs d’hôpitaux veulent se prévaloir d’une médecine innovante et communicative, donnant une place, dans le concept des CHU, à la recherche et à l’enseignement. Or, les praticiens hospitaliers (médecins, infirmiers, paramédicaux) sont constamment talonnés par des impératifs de rentabilité, souvent aux accents mercantiles, tout en voyant leur nombre et leur rémunération régresser. De plus, comme exemple de rentabilité non optimale, on assiste dans nos hôpitaux à une véritable dictature des outils informatiques, imposés d’une part par les institutions et d’autre part, par le gouvernement fédéral, obligeant le personnel médical et infirmier à effectuer de nombreuses heures de travail administratif (qui pourrait être fait, au moins partiellement, par du personnel non-soignant), plutôt que de se consacrer à leurs patients.

Le dogme du marché, dicté entre autres par les mutinationales, – produire toujours plus avec moins d’investissements – se voit aujourd’hui sanctionné par le terrible bilan de la pandémie : le pays paie ainsi pour les politiques de suppression de lits, d’hôpitaux et surtout la limitation à la profession médicale pour nos jeunes.

Des réponses pour le jour d'après

Qu’adviendra-t-il au jour d’après ? Évidemment, il faudra des réponses de la part de ceux qui ont (ou pas) prévu la tourmente et de ceux qui l’ont (mal) gérée.
En France, M. Macron semble avoir découvert que la santé devait maintenant échapper au marché et promet que le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant. Il faut donc repenser l’hôpital public dans ses finalités, son fonctionnement et son financement ; l’hôpital public doit maintenir sa fonction hospitalière (soins médicaux et accompagnement psycho-social) à un niveau performant, tout en jouant son rôle dans l’innovation scientifique et la recherche. Son financement doit être globalisé en fonction des besoins réels et non de ceux inféodés à l’austérité budgétaire. Ceci nécessitera une intégration réelle des soignants et usagers dans la gouvernance des hôpitaux publics ; une révolution en soi ! Bien sûr que cela aura un coût ; mais quel sera le prix, tant au niveau humain que financier, de la catastrophe que nous sommes en train de vivre et qui pourrait en annoncer d’autres, si des mesures adéquates ne sont pas prises maintenant ?

Par ailleurs, la crise actuelle a mis en évidence une déshumanisation profonde de nos structures de santé : enfermement de nos aînés, défense de visites dans les hôpitaux, envoi de personnel médical et paramédical en première ligne sans protection adéquate et sans autre compensation que des applaudissements ; et que dire du confinement, un emplâtre sur l’impréparation de nos hôpitaux et maisons (dites) de repos ? Quels traumatismes psycho-sociaux va-t-il créer et combien de concitoyens va-t-il ruiner ? Est-ce là l’expression d’une société humaniste ?

Eviter les crises futures

Il faut impérativement, au-delà de la logique du profit, revenir à des concepts plus fraternels et plus généreux, à un humanisme qui préserve au mieux le bien-être de ceux qui ont recours au système de soins mais aussi de ceux qui le prodiguent, et pour cela retrouver des principes qui ont généré, il y a quelques décades, le concept d’une véritable sécurité sociale.

Plus largement, la crise sanitaire que nous vivons actuellement doit nous inciter à réfléchir pour en éviter d’autres : épidémique, alimentaire ou climatique. Il faut aussi qu’il soit mis une limite à la délocalisation, pour des raisons de fiscalité et/ou de rentabilité, d’entreprises belges capables d’assurer en permanence nos besoins essentiels dans le domaine de la santé.
C’est dans ce but que nous proposons aussi que soit mise en place une structure indépendante, sentinelle, pour identifier au niveau locorégional ou mondial tout problème qui pourrait avoir un impact majeur sur la santé dans notre pays, afin de pouvoir réagir le plus rapidement possible.