Une opinion de Bernard Hennebert, administrateur à la Ligue des usagers culturels (LUC).


Il n’y aura plus de mentions "enfants non admis" ou "enfants admis" à l’affiche d’un film au cinéma. Alors que l’on regrette que les enfants puissent tout voir sur Internet, voilà que l’on ouvre les vannes là où c’était régulé. Incompréhensible.


Durant cent ans, en Belgique, les films qui sortaient en salles étaient interdits aux moins de 16 ans, sous le sigle ENA (enfants non admis). Un distributeur qui souhaitait que les plus jeunes puissent découvrir son film devait prendre l’initiative de soumettre celui-ci à une commission de contrôle qui pouvait opter pour une dérogation et le rendre "enfants admis" (EA). Cette façon de faire prend fin en ce début 2020.

En effet, à partir de ce 8 janvier, des pictogrammes relatifs à l’âge et au contenu accompagneront chaque film diffusé en Belgique. Cette nouvelle classification, sous forme de recommandation plutôt que d’interdiction, remplace désormais les traditionnels "enfants admis" ou "enfants non admis".

L’évolution n’est pas cosmétique. On passe en quelque sorte de la régulation (une commission indépendante de la profession prenait les décisions) à de l’autorégulation (ce sont les producteurs et distributeurs qui vont classifier eux-mêmes leurs propres productions).

Ceci est, certes, tempéré par le fait qu’il peut y avoir un recours ultérieur : le spectateur en désaccord avec une signalétique proposée peut déposer une plainte motivée et non anonyme sur Internet.

Il s’en suivra une médiation entre la commission des plaintes et le distributeur. Le plaignant est assuré de recevoir une réponse endéans les cinq jours.

Le rôle de l’exploitant change

S’il faut éventuellement remettre de l’ordre, c’est à l’initiative bénévole du public qu’on fait appel, et donc a posteriori. C’est l’inverse de ce qui s’est passé pendant un siècle où une série de personnes étaient choisies en fonction de leurs compétences (pas uniquement des "juges et partie" : il y avait également des représentants d’associations et des usagers) par les représentants de l’État pour agir de façon préventive.

Le rôle de l’exploitant change considérablement. Avant, il devait refuser l’accès de sa salle aux mineurs en cas de films ENA, afin de leur épargner, par exemple, la découverte de séquences de violence gratuite, d’images pornographiques ou de situations psychologiques perturbantes. Désormais, il n’a plus qu’un rôle de conseiller. L’enfant peut ne pas l’écouter et a la possibilité d’entrer dans la salle, quand il le souhaite, autant de fois qu’il le désire, et sans l’autorisation écrite de ses parents.

Interrogé dans La Libre du 28 novembre 2019, Vivian Audad, responsable du cinéma Caméo à Tamines, explique : "Si je reste fidèle à moi-même en interdisant l’entrée en salle, des personnes m’ont déjà prévenu que j’allais perdre des clients car les petits jeunes de douze ans qui ont envie d’aller voir un film violent vont se rendre dans un autre cinéma. On me dit aussi de faire attention, car si je refuse l’accès à la salle, des clients pourraient porter plainte pour non-accessibilité aux médias. Il y a donc un vide juridique."

Face à cette question concrète, la réaction d’Édith Pilot laisse perplexe. Comme représentante du Centre du cinéma et de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle répond à La Libre. À la question de savoir si un enfant de six ans pourra acheter un billet pour voir Joker, sans que l’exploitant ne puisse lui interdire, elle répond : "L’exploitant reste un commerçant et garde sa liberté de lui refuser l’entrée. Les exploitants sensibiliseront leur personnel qui pourra certainement discuter avec l’enfant ou les parents." Cette personne semble vivre au royaume des Bisounours où la concurrence commerciale serait inexistante.

Préparer les parents

Alors que l’autorité politique cherche jusqu’à présent en vain comment empêcher sur Internet que des images inappropriées soient captées par les enfants… là où c’était régulé, dans les salles de cinéma, on ouvre les vannes. C’est du détricotage peu compréhensible, sinon par des cyniques qui démissionneraient : puisqu’on peut à peu près tout voir sur Internet, à quoi restreindre l’accès dans les salles de cinéma…

Permettez-nous d’avoir encore le droit de ne pas cultiver ce cynisme-là et, surtout, d’être entendu par l’autorité publique.

Reste l’argument massue : que les parents prennent leurs responsabilités pour remédier à la déresponsabilisation de l’État. Il faut développer l’éducation aux médias. Ainsi, face aux dangers, chacun pourra prendre du recul et cette distanciation atténuera la nocivité de pareilles consommations inappropriées. Très bien, mais alors il faut encore cette année multiplier par 1000 au moins les subsides qui permettraient à l’éducation aux médias d’atteindre davantage qu’une minorité de citoyens.

Et là, il nous vient une idée positive, praticable rapidement. Heureusement, Bénédicte Linard (Écolo) est à la fois notre ministre de la Culture et celle des Médias. Puisque cette suppression des interdictions de voir certains films en salle pour les enfants devrait responsabiliser davantage les parents, il convient de les préparer à cette tâche qui n’est pas si simple à entreprendre pour eux.

Il n’existe pas de cours du soir pour mieux former pères et mères à pareilles missions éducatives. Voilà de très nombreuses années que le monde associatif (associations de parents, d’enseignants, Ligue des familles, Conseil de la jeunesse, associations de téléspectateurs, etc.) demande que la RTBF prenne mieux en compte une réflexion grand public sur la parentalité.

On pourrait imaginer une soirée mensuelle au prime-time de La Une qui programmerait, mois après mois, pour les parents, les grands-parents, les enseignants, les responsables de mouvements de jeunesse, des dossiers actualisés sur la santé, les drogues, la sexualité, l’apprentissage de la lecture, etc. Et, bien sûr : la nouvelle signalétique des films dans nos salles de cinéma.

Jamais, jusqu’à présent, pareil projet n’a vu le jour sur la chaîne publique. Il ne faudrait pas prétexter le manque de moyens puisque le service public a bien financé entre-temps et promu à l’antenne, sans grand succès public d’ailleurs, des téléréalités sur le meilleur coiffeur (euse) ou l’as des barbecues.

Si l’on veut responsabiliser les parents, il faudrait peut-être que la direction du service public audiovisuel cerne mieux ses priorités compatibles avec son contrat de gestion en faveur de ses usagers plutôt que des intérêts des annonceurs.