Des médecins dans les pattes

Des médecins dans les pattes
© Arnold

Opinions

PIERRE-YVES THEVENIN

Publié le - Mis à jour le

A l'heure des grandes discussions sur le recours systématique aux médicaments, notre ministre de la santé propose d'inféoder les psy aux médecins. Tout psychologue clinicien sera tenu d'en référer à un médecin pour décider de la marche à suivre, ainsi que son patient dit `moyen ou grave´. Ce projet vise ensuite les thérapeutes et les sexologues. Punt aan de lijn.

Certains crient au putsch, à la république bananière. Ils s'insurgent contre le jugement partial du médecin, qui avec sa culture pharmaceutique privilégiera sa technique. D'autres se désolent d'être réduits aux cas légers, alors que ce sont les cas plus graves qui nécessiteraient l'autonomie d'un psy. Et que fait-on de ceux qui ne veulent plus aller voir de médecins? D'autres encore mettent en avant la difficulté que l'on a à faire ce genre de démarche et que rien ne sert d'y rajouter une contrainte supplémentaire. Et enfin, la corporation dans son ensemble commence à se lasser des éternelles prises de pouvoir des médecins sur leurs collègues.

A l'origine, ce projet vise à contrecarrer certains psy qui utilisent le prestige de leur titre, pour négliger les avis médicaux et pratiquer des traitements délirants, comme dans les sectes par exemple. La solution proposée n'est pas de donner à la Fédération des psychologues les moyens de faire régner le bon sens chez elle, mais bien de la mettre sous contrôle médical. C'est oublier un peu vite que des médecins fréquentent aussi les sectes, que Jean Marie Jouret, chaman du Temple solaire, était médecin.

Si l'on veut museler une profession, sur base des déviances de quelques-uns, alors il y a du boulot! Les diététiciens devraient avoir un droit de regard sur toutes les cures d'amaigrissement, puisque des médecins y ont prescrit des régimes d'amphétamines. Les sexologues devraient superviser les prêtres qui s'occupent de jeunes enfants. Et quand on connaît l'accoutumance et la surconsommation nuisible de certains psychotropes, qui coûtent pas peu cher à la société, le médecin devrait être mandaté par un psy, pour tout traitement qui ne serait pas exclusivement corporel. Peut-on assujettir une profession à une autre, et si c'est le cas, en l'honneur de quoi la médecine échapperait à la règle?

Parallèlement, prenons conscience de la situation déplorable dans laquelle se débattent les médecins. Suppression d'appareils de haute technologie qui facilitent le diagnostic, réduction des effectifs dans les hôpitaux, blocage des barèmes, minimisation des frais de déplacement, procès de plus en plus fréquents, critiques de la profession concernant ses limites, interdiction de battre les infirmières, et j'en passe. Ajoutons à cela la concurrence insensée des médecines parallèles, et nous comprenons aisément que beaucoup de médecins ont des fins de mois difficiles.

Faisons oeuvre de compassion! Comme la médecine a une longue expérience en matière de subordination des autres professions, nous pouvons lui faire confiance. Avec les kinés, par exemple, sa mainmise est presque totale. Songez à tous ces RDV pris chez le généraliste pour en obtenir le remboursement. Cette nouvelle mesure concernant les psy tient le bon bout. Primo, du point de vue prestige, fort mis à mal pour le moment, la médecine s'affirmant à nouveau comme la reine des disciplines.

Secundo, financièrement. L'augmentation du nombre de consultations sera proportionnelle au nombre de thérapies psy entreprises. Le nombre de pharmacopées, lui, sera proportionnel au nombre de thérapies évitées. A tous les coups, c'est le jackpot. Et si cette autorisation est renouvelable en fonction d'un nombre limité de séances, la croissance n'en sera que plus importante. D'ailleurs, cette mesure devrait être prise sans plus tarder! Et comme les psy insistent toujours sur la nécessité d'être réellement motivé avant d'entreprendre une thérapie, ils seront gâtés sur ce point. Grâce à cette contrainte supplémentaire, ils n'auront plus que des patients hyper motivés. Qu'ils se réjouissent donc!

De toute façon, pourquoi s'inquiéter? Les médecins pratiquent depuis de longue date la psychologie. On apprend en faculté aux généralistes à poser quelques questions sur l'enfance et les problèmes familiaux. Et l'accès aux livres est permis par l'Ordre. Ils pourraient donc fort bien s'occuper des cas légers aussi, plutôt que de les renvoyer chez un psy faire un travail plus ardu. Surtout que trop de gens minimisent leur état, gênés qu'ils sont, d'étaler leurs petits détails sordides. Ils passeraient pour des cas légers et échapperaient aux bienfaits de la médecine, ce qui serait fort fâcheux.

Les généralistes suivront ainsi les traces de leurs grands frères, les psychiatres, qui ont déjà l'habitude d'orienter la clientèle des cliniques vers leur privé, pour entreprendre des psychothérapies, alors que peu d'entre eux ont reçu une formation adéquate. Et comme cette pratique permet le remboursement des séances, ce qui motive autant que la guérison, ils pourront donc se lancer dans un travail de longue haleine sans décourager le client.

Une seule ombre se profile au tableau. Que feront mes patients médecins? Sauront-ils avouer à leur collègue qu'ils ont besoin d'un psy, d'un sexologue? Ne serait-ce pas là une atteinte à la vie privée? Dois-je informer un médecin que son collègue est un cas moyen, par exemple, alors qu'il n'en a pas le désir? Et le secret professionnel dans cette histoire? Je propose donc une dérogation pour les médecins ou l'encouragement à l'auto-prescription... C'est juste l'histoire d'un petit amendement.

PIERRE-YVES THEVENIN

Psycho-Sociologue

© La Libre Belgique 2002

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