Une opinion de Carine Doutreloux et Bernard Hubien, respectivement présidente et secrétaire général de l’Union francophone des associations de parents de l’enseignement catholique (Ufapec).

Depuis quelque temps déjà, des professionnels de tous horizons alertent sur l’état de santé, tant mentale que physique, des enfants et des jeunes. Nous, parents, nous voulons joindre nos voix aux leurs et lancer avec force un cri : nos enfants vont mal !

Nos enfants vont mal, parce que depuis près d’un an leur univers, comme le nôtre, a été bouleversé par la crise sanitaire et les mesures prises pour endiguer la pandémie à laquelle nous sommes confrontés.

Nos enfants vont mal, parce que, trop nombreux, ils ont connu ou connaissent encore l’angoisse de voir un proche, parent, grand-parent, atteint par le virus, hospitalisé, conduit en réanimation… D’autres ont vu mourir ces êtres chers seuls et isolés. Et les adieux ont été vécus en petit comité, sans possibilité de recevoir les étreintes qui réconfortent, les signes d’affection et d’amitié qui soulagent.

Transmissions

Nos enfants vont mal parce que certains de nous sont depuis le début de cette crise en première ligne et plus susceptibles encore de devenir positifs au virus. Nous sommes personnels soignants, employés dans des institutions médicales ou des homes pour personnes âgées, mais aussi réassortisseurs et caissières dans les supermarchés, membre des forces de l’ordre, éboueurs… Nos enfants perçoivent notre inquiétude devant ce virus qui attaque, sans crier gare, n’importe qui, en bonne ou mauvaise santé. Cette inquiétude devient la leur et les mots pour qu’ils puissent l’exprimer parfois leur manquent.

Nos enfants vont mal, étant donné que nos commerces sont au bord de la cessation de paiement et parce que nos pompes à bière et nos fourneaux n’ont, depuis de trop nombreux mois, plus servi. Cette situation entraîne une précarité croissante dans nos foyers et oblige à des restrictions accentuant celles prescrites par l’urgence sanitaire. Parmi nous, des familles doivent partager des espaces exigus dans lesquels chacun ne trouve pas forcément un espace de calme et de sérénité. D’autres doivent partager des moyens numériques déficients et trop peu nombreux pour que tous les membres de la famille puissent ne serait-ce que répondre aux exigences du télétravail et de l’école hybride. D’autres encore se demandent comment se passera la fin du mois et s’il y aura à manger chaque jour sur la table familiale. D’autres, enfin, sont totalement livrées à elles-mêmes et n’ont plus les armes et les soutiens pour se battre sur tous les fronts.

Nos enfants vont mal parce que, malgré la priorité donnée à l’institution scolaire, malgré les efforts fournis par les équipes pédagogiques et éducatives, malgré les moyens consacrés par le gouvernement et la ministre de l’éducation à la situation présente, l’école n’est plus le lieu des relations ordinaires, parce que les sourires sont masqués et qu’il n’est plus possible de rêver et de bâtir des projets qui enchantent.

Certains, particulièrement les adolescents, perdent toute motivation, d’autres rencontrent l’échec et nous voient parfois, nous leurs parents, dans l’incapacité de les aider à surmonter cette épreuve.

Nos enfants vont mal parce qu’ils ont vu restreinte leur possibilité d’activités en dehors de l’école. Même si nous sommes bien conscients que de nombreux enfants n’y ont jamais accès, nous voulons souligner que la diversité des possibilités habituelles s’est réduite à peau de chagrin. Et nos enfants désespèrent de pouvoir retrouver le groupe de copains et de copines, de pouvoir vivre ensemble le temps de l’insouciance propre à l’enfance et à la jeunesse.

Nos enfants vont mal, parce que si nous, parents, pouvons postposer d’un an un voyage, une activité…, eux ne le peuvent pas : les classes de neige de sixième primaire, le voyage rhéto, des compétitions sportives spécifiques… Tout cela leur semble perdu. Ils ont le sentiment de passer à côté de leur vie.

Nos enfants vont mal et nous allons mal !

Alors nous aimerions que les membres du comité de concertation (Codeco) ne fassent pas peser sur les épaules de la population et, en particulier de nos enfants, des mesures qui accentueraient et perpétueraient encore le mal-être, sans que leur pertinence n’ait été clairement expliquée et contextualisée. Comment en effet faire comprendre aux plus jeunes qu’ils ne peuvent plus vivre leurs activités ordinaires parce que les plus âgés doivent pouvoir, eux aussi, recevoir des bouffées d’air.

“Vivre”

Nous attendons donc que soit envisagée une analyse approfondie des possibilités d’ouverture aux activités diverses qui permettent à nos enfants de “VIVRE”. Il faut revoir la balance bénéfice-coût des mesures à la lumière de ce qu’on observe aujourd’hui : dépression et décrochage scolaire pèsent bien plus lourd qu’il n’y paraît.

Au-delà de sa gestion au jour le jour, de semaine en semaine, nous attendons que le Codeco prévoie dans son plan de relance des moyens pour assurer à nos enfants, qui en ont grand besoin, un accompagnement adéquat pour répondre à leur mal-être. Nous attendons qu’au-delà de la gestion immédiate de la crise et de ce qui peut être fait au niveau des communautés, et plus particulièrement dans la sphère scolaire, une vision à long terme soit déployée pour que, au moment où cette pandémie n’inquiétera plus – la vaccination massive produisant ses effets -, il soit encore question de soigner les blessures profondes subies au long de ces mois.

Tous, nous savons qu’il faut du temps pour soigner de tels mal-être… Mais nous savons également que des ressources humaines existent. Cependant des moyens spécifiques devront y être consacrés. Les réponses données à la souffrance de nos enfants doivent dépasser le cadre scolaire et transcender les compétences déterminées des entités fédérées. Un plan de relance économique est envisagé globalement. Des milliards vont être dépensés pour le voir aboutir. Ne faut-il pas, dès lors que l’équilibre de la population est gravement en cause, un plan de relance de la santé mentale tout aussi ambitieux et inscrit comme priorité absolue. En effet, avec des enfants qui vont mal, avec leurs parents qui ne vont guère mieux, sera-t-il vraiment possible de relancer le pays ? L’enjeu est majeur. Les réponses à celui-ci doivent l’être pareillement !

Titre et intertitres de la rédaction. Titre original : "Nos enfants vont mal !"