Une chronique d'Etienne de Callataÿ (Université de Namur et UCL - etienne.decallatay@orcadia.eu).

Octroyer une prime à ceux qui ont pris des risques professionnels pendant le confinement : l’idée séduit mais la prime doit être envoyée à la casse.

Portée par le courage du personnel soignant dans la déferlante du Covid-19, assez vite est apparue en Belgique l’idée d’octroyer une prime spéciale à ces professionnels. Un montant a même circulé, 1 450 euros. D’autres propositions ont émergé, elles en faveur de tous ceux qui ont continué à travailler durant le confinement, au travers d’une prime détaxée ou d’une réduction d’impôt. Plus largement, on semble discerner un consensus en faveur d’une revalorisation salariale structurelle des métiers qui ont "montré leur utilité sociale" durant la crise. Voilà de beaux élans d’expression de gratitude, mais que l’économiste, cet éternel bougon, peine à partager, et cela pour trois raisons.

D’abord, de telles mesures sont difficilement justes, et peuvent légitimement générer un ressentiment négatif. Pourquoi une prime pour tout le personnel soignant alors que certains, en hôpital, n’ont pas été concernés par le Covid-19, voire ont eu moins de travail ? Pourquoi viser le personnel soignant et pas le personnel de nettoyage dans les hôpitaux ou les maisons de repos ? Et, dans sa version large, pourquoi une prime pour ceux qui ont continué à travailler, alors que ne pas avoir perdu son emploi est plutôt une chance et que travailler n’a pas signifié pour tous prendre des risques particuliers ?

Ensuite, n’y a-t-il pas mieux à faire avec les moyens budgétaires dont on dispose ? Certes, aujourd’hui, l’argent public semble couler à flots, mais ne nous leurrons pas : même avec la suspension de la discipline budgétaire et l’audace des banques centrales, il y a des arbitrages à effectuer. N’est-il pas préférable de revaloriser le chômage temporaire ou le droit passerelle ou de davantage se préoccuper des artistes ?

Enfin, et c’est le plus important, une telle prime est dégradante. À celles et ceux qui se sont donnés pour autrui, au prix de risques personnels, exprimons toute notre reconnaissance, mais une reconnaissance pécuniaire n’est-elle pas avilissante ? Un chèque public pour ceux qui ont pris des risques, c’est le triomphe collectif de l’argent, qui achèterait la santé.

Bien sûr, nous aimerions que les infirmiers et infirmières soient mieux payés. Mais pas qu’eux. Et pas sur une logique de chasseur de prime. Et, plus largement, méfions-nous du lien qu’il faudrait établir entre utilité sociale et salaire. Non qu’il s’agisse de justifier les salaires de banquiers, dont la rémunération est dite inversement proportionnelle à leur plus-value sociale, mais parce que fixer ainsi les salaires exigerait une impossible détermination de l’utilité sociale de tout métier. L’infirmier actif dans les soins esthétiques y aurait-il droit ? Celui qui vend du pain aussi, mais le même qui vend de la crème chantilly, non ? Et pour l’artiste, ce serait en fonction du fait qu’il fasse rire, pleurer ou réfléchir ? Et l’employé de bureau, lui, serait forcément un inutile ?

Il y a de profondes inégalités dans les risques professionnels. En France, parmi les 25 % des travailleurs les moins rémunérés, 41 % appartiennent au groupe fortement exposé au risque de contamination, contre 12 % pour les 25 % des travailleurs les mieux payés. (voir Émilie Counil et Myriam Khlat, Institut national d’études démographiques - INED) Que faire ? Pas acheter une bonne conscience avec une prime mais rendre le travail moins risqué, notamment par la réglementation, par une plus grande rotation professionnelle et par la responsabilisation financière des employeurs.

Honorer par de l’argent déshonore. Applaudir aux fenêtres a fait plus et mieux pour dire merci, un merci qui doit aussi s’adresser au commerçant, au nettoyeur et au réassortisseur.