La décision inopinée du président Sarkozy d'envoyer des renforts en Afghanistan et la réunion de l'Otan à Bucarest, où la question des opérations militaires qui y sont menées a été abordée, donnent un regain d'actualité à la décision prise par notre gouvernement le 1 er février dernier. Se rend-on compte qu'envoyer quatre avions F-16 et une centaine de soldats dans ce qu'on appelle "l'enfer de Kandahar" en Afghanistan témoigne d'un saut qualitatif dans l'implication de notre pays dans cette zone du monde ? Il y avait déjà l'engagement belge sous la forme de 400 militaires affectés à la garde de l'aéroport de Kaboul. Avec cette décision du ministre CD & V Pieter De Crem, un seuil est franchi dans l'escalade de la violence.

En effet, il s'agit d'envoyer des bombardiers. Dans la phase actuelle des opérations, ceux-ci entraîneront un grand nombre de destructions matérielles et de victimes. Dans la phase précédente, au début du conflit où on donnait priorité à la mise en place d'un pouvoir politique à la place des talibans, les frappes aériennes avaient été dirigées contre les capacités militaires de l'adversaire.

Par la suite, l'accent a été mis sur l'occupation du territoire, ce qui a donné lieu à des bombardements en tapis sur de vastes zones, causant un grand nombre de victimes innocentes jamais chiffré. Les bombardiers B-1B pouvaient porter chacun 30 "bombes à fragmentation" CBU 87, pesant chacune 450 kg et contenant 202 petites bombes équipées chacune d'un parachute permettant aux petites bombes de se disperser sur une superficie équivalant à trois terrains de football. Parmi celles-ci, 5 pc n'explosent pas et restent présentes comme autant de mines anti-personnes. La Belgique, qui s'est distinguée par un rôle pionnier pour condamner de telles armes, va-t-elle être amenée à les utiliser ? Tout à fait inadmissible !

D'autre part, l'organisation américaine Human Rights Watch a publié en 2004 un rapport dénonçant l'usage disproportionné de la force par les troupes américaines en Afghanistan. Elle vise en particulier la méthode des "tirs répressifs" ("suppressing fires") consistant à tirer de manière massive et continue à partir d'hélicoptères ou d'avions sur des villages ou des quartiers résidentiels. "Le premier venu aujourd'hui, du haut des airs, peut liquider en vingt minutes des milliers de petits enfants avec le maximum de confort, et il n'éprouve de nausées qu'en cas de mauvais temps". (Bernanos, La France contre les robots).

Entre-temps, nous assistons à une escalade de la violence depuis que les talibans ont repris l'offensive en 2006 dans le sud du pays, où les vies de nos troupes seront fortement menacées. 14 soldats néerlandais ont déjà été tués dans cette région. Même si la diffusion du film islamophobe "Fitna" de leur compatriote Geert Wilders ne semble pas provoquer dans l'ensemble du monde islamique une levée de boucliers comme à l'occasion des caricatures du Prophète, on peut craindre que, dans les lieux des combats, on connaîtra un regain de violence et que nos troupes souffriront de se trouver associés aux militaires hollandais au sud de l'Afghanistan. N'oublions pas non plus le risque de contamination par les armes à uranium appauvri, dont furent victimes certains soldats italiens.

Et cela dans une guerre qui s'éternise depuis plus de six ans et dont plus personne ne sait au juste quels sont les objectifs : capturer Ben Laden ? Eradiquer la culture du pavot ? Etablir une démocratie ? Sécuriser le pays ? Tant que ne sera pas trouvée une solution négociée, non militaire mais politique, dont la nécessité est affirmée tant par les Etats-Unis que par leurs alliés, les troupes belges seront peut-être amenées à des comportements qui pourraient s'apparenter à des crimes de guerre.

Comment, quelques jours après la décision d'envoyer des avions en Afghanistan, le sénateur Philippe Monfils (MR), ancien président de la commission de la Défense de la Chambre pouvait-il affirmer que "les opérations auxquelles la Belgique peut être appelée à participer visent le maintien ou le rétablissement de la paix" ? On croit rêver. Regrettons que le parlement belge n'ait pas traité au préalable cette question. D'autant que, au moment où cette décision a été prise, le petit nombre de points à l'ordre du jour laissait toute latitude à un tel débat. Pourquoi une telle précipitation ?

Quant aux citoyens que nous sommes, sans remonter aux villes rasées lors de la guerre de 40-45 (Coventry, Dresde, Namur, Houffalize), si les bombardements américains au Vietnam habitent toujours nos coeurs, nous serons plus motivés encore pour éviter destructions et morts causées par nos concitoyens. Peut-on dire que nos concitoyens se reconnaissent dans cette décision d'envoyer soldats et bombardiers en Afghanistan ?