Opinions DRIEU GODEFRIDI

Juriste, philosophe

Codirecteur de l'Institut Hayek Institute

Des quantités invraisemblables d'articles, de livres, de débats télévisés ont été consacrés il y a quelques années à la transmission à l'homme de la maladie de la vache folle (ESB). Le nombre évalué de victimes humaines potentielles se chiffrait en millions (trois exemples sur mille: «Libération» du 21 janvier 2000, «Daily Mail» du 22 septembre 1999, «CNN» 15 juin 2001).

Maintenant, la réalité: des dizaines de millions de Britanniques et d'Européens continentaux ont consommé de la vache folle, et... 140 personnes tout au plus sont mortes - non de l'ESB - mais de la version de la maladie de Creutzfeldt-Jakob dont il a été constaté qu'elle était similaire à l'ESB. Cent-quarante personnes dont l'on ne sait d'ailleurs pas si elles ont consommé de la viande infectée.

Dès lors, de deux choses l'une: soit l'ESB est transmissible à l'homme, mais alors elle est étonnamment peu contagieuse et l'on ne connaît toujours pas le mécanisme de transmission, soit - et c'est manifestement l'hypothèse la plus probable - l'ESB n'est pas plus transmissible à l'homme que la mue du lézard.

L'hypothèse de la transmission de l'ESB à l'homme sous la forme d'une nouvelle variante de Creutzfeldt-Jakob repose sur l'hypothèse que l'ESB est causée par une protéine au développement anormal, le prion, qui contamine l'homme si celui-ci mange du tissu de boeuf infecté. Le problème, comme l'a montré Steve Miller du Cato Institute, est que la théorie du prion ne satisfait nullement aux postulats élémentaires de la scientificité connus sous le nom de Postulats de Koch, un scientifique allemand de la fin du dix-neuvième.

Les critères de Koch appliqués à la théorie du prion seraient: (1) les prions sont présents dans chaque cas d'ESB, (2) les prions doivent être isolés d'une vache infectée et développés en culture, (3) l'ESB devrait se déclarer lorsque ces prions de culture sont inoculés à un animal sain et (4) le prion devrait être récupérable sur l'animal infecté. «Le secret le mieux gardé en la matière, explique Steve Mitchell, chef du département de chirurgie de l'Université de Yale, est que le caractère infectieux des prions n'a jamais été démontré» (source: United Press International).

Dans un article du British Medical Journal d'octobre 2001 intitulé «New variant Creutzfeldt-Jakob disease: The epidemic that never was», George A. Venters écrit: «La preuve qui a été apportée va dans le sens d'une confirmation de l'hypothèse (BSE-CJD) plutôt que dans celui de la tester. D'autres informations contraires patentes ont été minimisées ou ignorées».

Bref, il n'existe aucune certitude sur les causes de l'ESB, aucune certitude sur la transmissibilité de l'ESB à l'homme et de nombreux éléments empiriques plaident au contraire en faveur de la non transmission de l'ESB à l'homme. Se pose clairement la question de savoir s'il était judicieux d'annoncer des millions de victimes humaines potentielles sur des bases scientifiques aussi... comment dire? Nulles.

Aujourd'hui, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) claironne que la grippe aviaire pourrait se transmettre à l'homme et pourrait dès lors causer la mort de millions de personnes... Combien d'articles, d'ouvrages, de colloques, de séminaires et d'émissions télévisées sur le sujet?

La vraie question est: qu'est-ce qui pousse les «experts» de l'OMS à répandre de manière complètement irresponsable et bassement sensationnaliste des nouvelles aussi alarmistes? L'incompétence, la volonté de se donner une raison d'être? Sans doute.

Mais ce qui permet avant tout le succès mondial de ce type de littérature, c'est qu'elle est relayée par des myriades d'ONG et d'associations désintéressées, qui se mettent aussitôt en chasse du responsable du grand malheur fantasmatique - une chasse dont l'on connaît par avance la proie: le capitalisme mondialisé. A la grande époque de l'ESB et de Creutzfeldt-Jakob, des journalistes avaient été jusqu'à mettre en relation les «millions de victimes potentielles» et... Margaret Thatcher, mais bien sûr, vous l'aviez deviné.

Avec le recul, la maladie de la vache folle apparaît comme l'une des plus formidables entreprises de désinformation de l'après-guerre. Prenons garde qu'elle ne se réédite sous nos yeux avec ces infortunés poulets grippés!


La succession des crises qui frappent l'élevage intensif n'est pas une suite de hasards. Cet élevage a des limites et des effets pervers tant pour les capacités de charge de la planète, que pour les espèces vivantes qui en dépendent. Dont l'homme.

YVAN BECK

Docteur en Médecine Vétérinaire (ULg)

«Centre d'Ethique - Maison de l'Eau et de la Vie» asbl

En novembre 1986, les premiers cas d'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) (1) frappèrent les élevages bovins du Royaume-Uni. Si cette maladie fut à l'origine de la première crise majeure qui affecte le secteur de la production animale industrielle, elle ouvrit surtout une boîte de pandore qui nous délivre depuis, sous différentes variantes, les mêmes mises en garde.

Pour la vache folle, l'extension de la zoonose à l'homme (2) et les particularités de la transmission de la maladie entre animaux (3) auraient dû amorcer une réflexion en profondeur. Car tout le système de production intensif était remis en question, tout comme l'étaient les modes de consommation qui le soutenait. Quant à l'homme, en bout de chaîne, le prion qu'il avait engendré bien imprudemment menaçait directement sa propre santé. Pourtant, les mesures prises par les autorités visèrent essentiellement à endiguer la crise. Les animaux furent abattus par centaines de milliers, des quarantaines furent mises en place, les farines furent interdites... ESB, dioxine, fièvre aphteuse, peste porcine et aviaire, autant de plages d'un même album dont nous écoutons les mélodies sans réaliser où leur sens nous mène. Le contenu du message est passé aux oubliettes.

Depuis quelques semaines le virus H 5N 1 (4) provoque une épidémie de grippe aviaire en Asie. Au Vietnam, il a franchi une nouvelle fois (5) la barrière interespèce - entre l'homme et la poule -, provoquant la mort de 13 personnes. Si ce virus se «recombinait» aujourd'hui à son homologue humain en passant sur des hommes infectés par la grippe, il pourrait constituer une menace redoutable pour notre espèce... Les réponses des organismes de santé internationaux gèrent cette nouvelle crise avec la même rigueur, avec les mêmes réponses, avec les mêmes limites: au Vietnam près de 2 millions de poules ont été abattues, en Corée on parle de 1,8 million de poulets, les marchés se ferment...

N'est-il pas temps de placer le débat à sa juste place, ni de fermer notre boîte de Pandore, ni de nous égarer sur de fausses pistes...

Certains accusent la mondialisation d'être à l'origine de tous nos maux. La mondialisation n'est pas ce monstre diabolisé. La mondialisation n'est ni bonne, ni mauvaise en soi. Elle est un fait. Un processus d'unification et d'organisation que les scientifiques connaissent bien et vers lequel tendent tous les systèmes - dont ceux du vivant - à partir d'un certain niveau de complexité. Elle est ce que les hommes en feront, l'enfermant dans leurs égoïsmes individuels et collectifs ou canalisant les potentiels et les connaissances de chacun dans un processus créateur pour le bien du plus grand nombre. Elle est utile. Indispensable. Par la circulation des informations, elle permet d'évaluer la justesse des outils que nous mettons en place. Elle permet d'apprendre, et de corriger, si nécessaire... Les animaux en sont capables, placés dans des boîtes de skinner (6). Nous incitons de même nos enfants à tirer profit de leurs erreurs.

L'élevage intensif que nous avons mis en place n'échappe pas à cette règle. La succession des crises qui la frappent n'est pas une suite de hasard. Elle nous en rappelle les principes, les limites (7) et les effets pervers tant pour les capacités de charge de la planète, que pour les espèces vivantes qui en dépendent. Dont l'homme, menacé de plus en plus directement au fil du temps.

Ce qu'il y a de merveilleux c'est que nous, les êtres humains, nous avons le pouvoir de voir les choses. De voir réellement, au-delà des apparences, des fictions, et de changer. La question essentielle que nous devons nous poser est «que voulons-nous vraiment»? Sur cette base, des interrogations aux réponses apportées, nous pouvons hiérarchiser les valeurs et les outils qui permettront de mettre à l'oeuvre une vision commune plus vaste. Pour participer au processus qui lui a donné naissance, l'homme doit grandir dans le temps, élargissant sa vision aux générations futures. Mais il doit tout autant grandir dans l'espace, dépassant les frontières qu'il a placées entre son espèce et les autres formes de vie pour prendre soin de la terre dans sa globalité.

(1) plus communément connue sous le nom de «maladie de la vache folle».

(2) de 1995 au 30/03/00 53 cas de décès imputés à la maladie de Creutzfeldt Jacob ont été répertoriés au Royaume-Uni, contre deux seulement en France. Il semble établi aujourd'hui par la médecine qu'il existe un lien entre l'ESB et la nouvelle forme de la maladie de CJ chez l'homme; les félins se sont montrés également très sensibles à la contamination puisque 82 cas de contamination par l'alimentation ont été relevés chez des chats domestiques et 8 chez des félins sauvages vivant en captivité. Les chiens et les chevaux semblent par contre être réfractaires.

(3) par ses liens au traitement des déchets d'équarrissage et à la commercialisation de farines de viande.

(4) et H 5N 2 à Taiwan

(5) Ce même virus a déjà été impliqué dans d'autres épisodes d'épidémie de grippe aviaire en Asie, notamment en 1997 où il a causé la mort de 6 personnes.

(6) Processus d'apprentissage (sur base de réponses aux stimuli) pour des animaux placés dans des conditions d'expérimentation déterminées (école behaviouriste).

(7) «L'animal L'homme La vie»; Yvan Beck; éd. les Eperonniers; 1998.

© La Libre Belgique 2004